Splitscreen-review Image de Memories of murder de Bong Joon-ho

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Memories of murder - La Rabbia

Publié par - 11 juillet 2018

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Memories of murder est le second long-métrage réalisé par Bong Joon-ho et, en même temps, le film qui a révélé son immense talent au monde entier. Memories of murder repose sur une suite d’événements qui se sont réellement déroulés en Corée du sud pendant les dernières années de la dictature militaire.

Dans une petite localité proche de Séoul, 10 femmes vont être assassinées par un tueur en série entre 1986 et 1991. Peu d’éléments concrets viennent éclairer les lanternes des inspecteurs locaux en charge de l’enquête. Ils sont totalement dépassés par le modus operandi du meurtrier caractérisé, lui, par une méthodologie et des obsessions qui font défaut aux méthodes policières que l’on qualifiera de chaotiques. À décharge des enquêteurs, meurtres, disparitions et autres sévices étaient le plus souvent commis en toute légitimité par les autorités sur les Coréens et ne faisaient pas réellement l’objet d’attentions particulières. Normal puisque ces pratiques s’inscrivaient dans le prolongement et la logique de violences quotidiennes perpétrées par les représentants des institutions qui servaient la dictature au pouvoir.

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C’est justement ce contraste entre la coutumière et « habituelle » brutalité policière et la méticulosité du serial killer qui interpelle le spectateur dans Memories of murder. L’inefficacité des forces de l'ordre se place sous les auspices d’une sorte de candeur qui, soudainement, fait place à une forme de lucidité sur les réalités sud-coréennes marquées par la dictature militaire instaurée en 1963 et qui ne prendra fin qu’en 1993 après l’élection de Kim Young-sam. On comprend aisément, à partir de ce simple fait historique, que la société coréenne est empreinte d’une forme de déshumanisation ambiante qui a banalisé, pendant toute cette période, les souffrances individuelles et/ou collectives.

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Memories of murder s’ouvre d’ailleurs sur une scène formidable où, par association d’idées, la naïveté de l’individu s’évanouit en raison d’un éveil des consciences qui n’est qu’une vision microcosmique de la manière dont la population coréenne a redressé la tête pour sortir des ténèbres.

Un enfant, dans un champ, collecte des insectes qu’il emprisonne dans un bocal. Soudain, un bruit le distrait et il tourne la tête pour visualiser les causes de cette intrusion sonore qui vient parasiter ses activités. La caméra reste sur lui et accompagne son mouvement lorsqu’il se redresse. C’est donc cet enfant qui, en tournant la tête, a effectué le panoramique que le cinéaste a choisi de ne pas produire. Bong Joon-ho positionne ainsi l’enfant comme étant celui par qui les images nous arrivent.

Le plan suivant nous montre un tracteur qui avance sur des terres agricoles pour se rapprocher du lieu où se situe l’enfant. Ce dernier, comme propulsé dans le cadre par le cinéaste, entre dans l'image pour être physiquement associé à l'engin en mouvement. À l’arrière du tracteur, assis sur la remorque, un adulte joue et se moque d’autres enfants qui suivent joyeusement la machine. Le lien entre les deux personnages, isolés du collectif par la mise en scène, a été initié depuis l’intérieur de l’image par l’enfant pour faire de ce qu’il représente et incarne un des moteurs de la dramaturgie et de la mise en scène de Memories of murder.

Le principe intentionnel construit, par le mouvement du jeune garçon et la manière d’indexer la caméra sur sa gestuelle, une analogie entre le personnage qui arrive en tracteur et l’enfant lui-même. Ce dernier dissimule alors son bocal rempli d’insectes ne laissant guère de doutes sur ses intentions et la finalité de sa collecte.

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Un plan d’ensemble réunit alors l’adulte qui, nous allons l’apprendre, est un policier et l’enfant. Une sorte de faux dialogue s’est installé, à distance, entre les deux personnages. Puis vient le temps d'un contact physique fugace, une main d'adulte posée affectueusement sur la tête de l'enfant. L'échange aussi bref soit-il confirme le lien entre les deux personnages. Il y a une sorte de perméabilité identitaire qui s'est installée : l’enfant mime les gestes et répète les propos du flic tandis que ce dernier, en fin de séquence, deviendra celui qui agira sur les mouvements de caméra et deviendra, à partir de là, la projection de Bong Joon-ho dans le film. Nous y reviendrons.

Le flic est venu car, on peut le supposer, le paysan au tracteur a fait une découverte qui nécessite une présence policière. Il s’agit d'un corps laissé sans vie. Celui d’une jeune fille qui a été abandonné, là, par son meurtrier, comme un vulgaire déchet que le système d’évacuation des eaux de pluies devrait engloutir.

On s’étonne dans un premier temps que l’on ait laissé les enfants sans surveillance sur les lieux du crime. On s'étonne ensuite que les populations locales ne soient pas plus bouleversées que cela et on se surprend soudainement à constater que les enfants ont continué leurs occupations sans prêter d’attention particulière à la présence de ce corps inanimé. Oui, décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Si on contextualise l’action de Memories of murder, elle se déroule pendant les années de la dictature militaire, il est aisé d'expliquer alors l’apparente normalité du crime et l’absence d’émotion des populations devant la sauvagerie de l’acte. Bong Joon-ho décrit ici des rapports humains qui interrogent, interpellent et inquiètent mais qui, tous, reflètent un modèle comportemental adopté par une population placée sous le joug d'une dictature.

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En une minute de film, le cinéaste parvient à expliciter toute la monstruosité qui régit les agissements humains qui se sont développés sous la dictature militaire pendant trente années. La scène est en soi une peinture de la négation de l’autre et témoigne de l’ingestion d’une violence banalisée devenue le modèle étalon du rapport entre les hommes. La question mérite d’être étudiée. Ne serait-ce que parce que l’attitude de l’enfant vis-à-vis des insectes et la dissimulation de son bocal à l’arrivée des adultes est trouble. Elle augure d’un futur peu radieux. Il sait ce qu'il va en faire. L'attitude du garçon laisse entendre que de nombreuses petites bombes à retardement ne demandent qu’à être actionnées et qu’il ne suffit pas de mettre fin à une dictature pour stopper cette standardisation de la cruauté. Ce que ne cessera, par ailleurs, de démontrer le cinéma coréen des années 2000.

La scène se terminera de manière ambiguë et activera le processus de transition interne que va vivre, le temps de Memories of murder, le policier interprété par Song Kang-ho. Il observe, stupéfait, le cadavre de la jeune fille. Comme s’il venait brutalement de prendre conscience des réalités souterraines de la société coréenne. Un mécanisme aux effets irréversibles vient de s'enclencher. Il y a un avant et un après la découverte de ce corps. C’est, par contre, sans aucune émotion particulière que l’enfant absorbe les conséquences de ce qui, partout ailleurs, constituerait un rituel initiatique des plus traumatisants. Mais pas pour lui. À ce moment du film, l'enfant a déjà dû, sans doute, voir le corps et il n'éprouve même pas le besoin de le revoir tant cela semble commun. Dans l'analyse de son rapport au monde, dans la lecture de l’absence d'expression sur son visage qui le caractérise depuis le début, nous déduisons que la découverte de la finitude des choses a été, depuis longtemps, assimilée puisqu’elle s’est inscrite dans la banalité du quotidien coréen.

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Les deux personnages détournent alors le regard vers un groupe d’enfants qui, hors champ dans un premier temps avant d’entrer dans le cadre par l’intermédiaire d’un traveling latéral, joue avec les effets de la morte. Le policier et le gamin, par mimétisme pour ce dernier, invectivent les enfants qui ne semblent pas plus perturbés que cela par le ton autoritaire de l’inspecteur. Le travelling latéral qui nous permet de découvrir la scène traduit ici la prise de conscience qui anime et donc initie un changement dans le comportement de l’individu qui, par extension, évoque les modifications profondes que va vivre la société coréenne. La mise en scène n’aura de cesse alors d’ausculter tout ce qui trahit la désorganisation sociale et qui répertorie les déviances comportementales d’une société de somnambules. Cela se traduira notamment par l’usage d’un mélange perpétuel d’humour et d’insensibilité qui irrigue l’atmosphère de presque toutes les séquences de Memories of murder. Chaque élément qui constitue le film s’intègre à une dialectique qui a pour fonction première de littéralement refléter ce qui compose l’identité sud-coréenne à l’aube des années 2000. Si le monstrueux surgit sans troubler outre mesure les habitudes des villageois, c’est parce que le monstre tapi en chacun n’a pas le sommeil très profond en Corée. C’est d’ailleurs ce que continuent de nous expliquer, depuis la sortie de Memories of murder, avec pertinence, les cinéastes coréens les plus passionnants.

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Il faut féliciter La Rabbia d'avoir su concocter une édition qui rend hommage au  chef d’œuvre qu'est Memories of murder. Cela commence par l'image du film qui, dans son traitement Haute Définition, est en parfaite adéquation avec les intentions esthétiques et formelles du cinéaste.

Pour ce qui est des suppléments, cette nouvelle édition de Memories of murder rassemble de nouveaux compléments réellement enthousiasmants. Par rapport à ce qui existait en DVD, 3 modules conséquents ont été ajoutés pour faire de l'entreprise une édition de référence.

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D'abord, dire que le coffret collector est à privilégier. Vu son contenu, cela relève du pléonasme. C'est que le coffret est enrichi par un objet d'un intérêt capital : le storyboard intégral de Memories of murder traduit en français. 366 pages qui nous permettent, au jeu des comparaisons, de vérifier qu'il existe toujours un écart, aussi minime soit-il, entre ce qui a été envisagé et ce qui est finalement tourné et conservé. C'est tout l'art du cinéaste que de savoir quand une improvisation des comédiens, une adaptation technique ou un changement de composition peuvent améliorer son propos et l'enrichir de données qui correspondent à ses intentions. On en trouve un exemple parfait, grâce à ce storyboard, dans la première rencontre entre les deux enquêteurs principaux. La scène est devenue culte par la soudaineté et l'imprévisibilité du geste effectué par Song Kang-ho. Lorsque l'on observe le storyboard, on se rend compte que le premier face-à-face entre les inspecteurs, s'il devait bien marquer ce qui les sépare, n'établissait pas la nature exacte de l'attitude des deux protagonistes. Ainsi donc, Bong Joon-ho, comme il le confirmera dans Memories, retour sur les lieux du crime, le film de Jesus Castro, a immédiatement compris qu'il ne pourrait retrouver la même spontanéité, la même impression en tournant la scène différemment. La première prise fut donc la bonne grâce à l'improvisation de Song Kang-ho. Magnifique et indispensable outil que ce storyboard pour comprendre le travail de la mise en scène et qui justifie à lui seul l'achat de l'édition.

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Les bonus vidéo ne sont pas en reste. Nous venons de l'évoquer, Memories, retour sur les lieux du crime, le film de Jesus Castro, constitue également un module de qualité. Le cinéaste est revenu sur les lieux de tournage de Memories of murder et rencontrer les différents acteurs de la production de Bong Joon-ho aux acteurs en passant par les techniciens. Le film est bien construit et équilibré et fait la part belle à ce qui est resté finalement dans l'esprit de chacun. On se rend compte que le film a laissé des traces indélébiles. Que ce qui constituait le moteur intentionnel de la réalisation a fixé un niveau d'excellence qui demeure toujours aussi vivace dans l'esprit des participants. Revenir sur un tournage après 15 ans permet aussi d'essentialiser le propos : Bong Joon-ho explicite la dimension politique du film et les techniciens évoquent la méticulosité du travail. Riche, attractif et, surtout, passionnant.

Dans la continuité du précédent module évoqué, sans doute parce que ces images-là ne trouvèrent pas vraiment leur place dans le film de Jesus Castro, La Rabbia a eu la bonne idée d'ajouter un module exclusivement constitué par l'entretien donné par Choi Tae-young, sound designer. Il y est question du traitement sonore du film qui, là encore, a été pensé pour répondre aux exigences et intentions de Bong Joon-ho. Ce court complément intitulé Bong Sound, si besoin était, vient affirmer que l'art de mettre en scène est affaire de processus qui ne sera que le résultat de l'appréhension et de la domestication de procédés techniques utilisés pour concrétiser des intentions et transmettre des émotions et/ou des réflexions. Cette édition La Rabbia de Memories of murder est tout simplement indispensable.

 

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Crédit photos : copyright La Rabbia

COMPLÉMENTS
• Memories, retour sur les lieux des crimes (2017) un documentaire de Jésus Castro avec Bong Joon ho, Song Kang-ho… 63mn . Exclusivité mondiale
• Bong Sound : entretien avec Chi Tae-Young : 14mn
• Commentaires audio de Bong Joon ho, Song Kang-ho, Kim Sang Kyung, ParkNoh-sik
• Making of de 2003 : 17mn
• Entretien avec Taro Iwashiro, compositeur de la musique du film : 14mn
• 7 scènes coupées avec commentaire de Bong Joon ho
• Les décors : 11mn
• Les costumes : 12mn
• Les effets spéciaux : 5mn
• Film-annonce 2004 / film-annonce 2017

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