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Manchester by the sea

Publié par - 30 avril 2017

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Le troisième long métrage de Kenneth Lonergan arrivé sur nos écrans fin 2016 dans un anonymat poli fut une révélation pour beaucoup. Peu de personnes connaissaient son travail de scénariste (Mafia blues, Gangs of New York) ou encore de dramaturge (The Waverly Gallery, Lobby Hero). Et ce n’est pas lui faire injure de dire que ses deux précédents films intitulés « You can count on me » et « Margaret » ne sont connus que par une minorité de cinéphiles.
Il est des moments de cinéma qui se transforment en instant de grâce et imposent une évidence sans prévenir, sans annonce préalable. « Manchester by the sea » est de ces moments. Lorsque le film débute, il ne lui faut que quelques scènes, quelques plans pour que se dévoilent maestria et talent. La révélation est d’autant plus saisissante que le film revendique une certaine sobriété de mise en scène et, en même temps, à partir de cette apparente simplicité, autorise la révélation de sentiments extrêmement complexes.

Les deux premiers films de Kenneth Lonergan se plaçaient déjà sous les auspices de la figure de l’absence. L’absence en question était celle de personnes trop vite disparues ou dont la disparition provoquait émotion (trop) vive chez ceux qui furent témoins de cette disparition. Elle faisait naitre et cohabiter chez ceux qui restaient, ceux qui survivaient tant bien que mal, des sentiments aussi forts que contradictoires.
Ce télescopage émotionnel est présent dans « Manchester by the sea » et il permet de cristalliser toutes les caractéristiques et qualités du cinéma de Lonergan. C’est l’amour de l’autre et la culpabilité qui poussent le personnage principal Lee Chandler (Casey Affleck) à se détester et à s’astreindre à une non existence. Mais, un nouveau drame touche Lee, le décès soudain de son frère Joe (Kyle Chandler). Lee est alors désigné tuteur de son neveu Patrick (Lucas Hedges). Il se retrouve confronté à un passé tragique qui l'a séparé de sa femme Randi (Michelle Williams) et de la communauté où il est né et a grandi.

Cette situation va contraindre le protagoniste principal à se métamorphoser, c’est-à-dire à se réinscrire dans une trajectoire qui fait de lui un vivant, un être qui retrouve un rôle social. Le mode de vie que Lee avait adopté après la tragédie relevait d’une forme de théâtralisation du quotidien qui lui permettait, puisqu’il ne vivait plus, d’intérioriser la souffrance qui était sienne. C’est ainsi que Lee a choisi de mettre en scène sa vie pour se permettre également de disparaitre. Mais cette a-socialisation n’occulte pas la douleur, elle ne fait que la dissimuler sous les apparences. Seule la vie et l’acceptation de celle-ci aurait autorisé un deuil certes douloureux mais, salvateur. Seule la vie aurait permis exorcisation des maux. Mais la douleur, le remord ajoutés à un besoin de consolation impossible à rassasier ont fait de Lee un être physiquement présent mais psychiquement désincarné.

En même temps que ce retrait moral du monde, comme finalement pour se placer à hauteur des êtres disparus, s’est rompu insidieusement un lien fondamental entre Lee et les autres, celui du corps au monde donc.
Devenir le tuteur de son neveu permet au moins en partie de combler le vide qui sépare Lee du monde. Lee est à nouveau regardé, observé, discuté, contredit, questionné par autrui. Cette captation de l’attention de l’autre permet d’inclure un corps « étranger » dans la vie de Lee et donc de le rattacher à l’espace collectif pour tenter enfin d’y vivre à nouveau.

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C’est donc le récit d’un réapprentissage que nous conte « Manchester by the sea » avec légèreté et brio. Et il n’y a sans doute rien de plus beau et de plus cinématographique que de voir un esprit prendre corps et prendre possession de l’écran, donc du monde.
Côté compléments, on notera la présence d’un fort instructif commentaire du film par son auteur ainsi que quelques bribes d’informations sur la manière de travailler de Lonergan éparpillées dans le making of du film.

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