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Éloignons-nous

Publié par - 5 juillet 2017

Catégorie(s): Cinéma

La caméra ne sait pas si, sous l'aile de cet hélicoptère, se balance le vrai acteur ou un figurant enthousiaste. Elle s'en bat l'objectif de savoir si elle va tourner dans la grotte Chauvet ou dans sa reconstitution. Le cameraman préfère l'artefact touristique, mieux éclairé, moins précieux, mieux chauffé. Il pourra cracher son mégot et cogner les parois si le plan l'exige. Ainsi la vérité du lieu comme celle du temps comme celle de la durée sont peu de chose au cinéma, dans leur lien avec la vérité du film, du récit, des émotions.

Alors, l'histoire ? Le château que brûle Ivanhoé, un vrai ? La ville vue par Rohmer, Chabrol, Godard and Co, vraie ? Empruntés, oui. Vrais, non. Et si Bébel fait lui-même ses cascades (encore aujourd'hui), le décor ne sera que celui projeté dans la salle obscure. Vrai décor, vraie ville, vrais déserts et vrais abysses ne sont que lumières. Dans les ordinateurs se fabrique le vrai monde, c'est-à-dire celui qui sera projeté. Et si par hasard on va à Paris ou sur la Lune, on en trafiquera la lumière, la durée, les sons et les poussières. On retouchera. Et on gommera tout ce qui n'est pas nécessaire ou montrable. Ainsi, on enlèvera le drapeau américain de cette dune morte, on marquera "Citroën" sur la tour d'acier pour vendre un ancien ET ou un néo Fantômas.

Mutations ? Mais éloignons nous. Suivons le guide. Il nous dit qu'il faut bien y croire, pour qu'on en ait les réactions envisagées, le plaisir attendu, les larmes soudaines, la connaissance et l'oubli. Les déserts italiens parlent anglais, Hollywood parle le suprême esperanto : $. Et les rues capturées par Vertov et Keaton la même année, en 1929, à l'Est ou à l'Ouest de la planète, n'existent pas, ne sont pas vraies sinon il y aurait des accidents de réalité. Ceci pour le lieu. L'histoire ? Le château de Walt Disney existe, il est à Marne-la-Vallée, on le dessine pourtant pour qu'il soit plus vrai. Visible sur Google. Et Mickey, un figurant qui hoche la tête, qui dit oui, qui dit oui, qui dit je vous attends.

Mutations urbaines, rapprochons-nous, faisons le point. Dans un film, une ville peut se tordre, se plier comme une carte postale. Les supposés vrais habitants ne s'en rendent pas compte, seuls des êtres surnaturels, pourtant imités par des acteurs, suivent les plis et caprices de la réalité augmentée. C'est la metropolis passée ou en devenir, c'est l'icône reconduite et incroyable qui est support de mouvements, de batailles, de complots et de pouvoirs, c'est la manifestation de la politique.

Mais éloignons-nous du sujet, revendiquons le flou. Où suis-je, spectateur, dans ce spectacle de tous ces mondes nouveaux ? Assis, oui, certes, assis, complété de ces lourdes lunettes et ce taxi fonce sur moi, m'évite sans me connaître, sans me prendre. Je suis dans la rue, dans l'histoire, fiction, je suis donc un acteur. Serai-je payé de retour ? Je sais que je suis étranger à cette lumière. Si je m'y tiens, je m'y trouve. Je m'y délecte aussi puisque je m'y évade en m'y enfermant. Mon nom sera-t-il au générique ? J'y étais, pourtant, dans cette lumière, dans ce pays, dans ce partage. Dans le don de cette écriture mouvante.

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