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Villes dessinées

Publié par - 7 juillet 2017

Catégorie(s): Bande dessinée

La ville est élément scénaristique récurrent dans les œuvres, qu’il s’agisse de cinéma, de bande dessinée ou de littérature. Et pourtant, bien que maintes et maintes fois traité, ce thème n’en reste pas moins pertinent puisqu’il offre à l’auteur une base solide à son histoire, un espace, un prétexte pour y modeler des personnages, des aspirations et y projeter un cadre temporel. Nous pouvons alors nous questionner en temps que lecteur/spectateur sur la possibilité d’avoir vu la ville sous toutes ses déclinaisons. Les références et les genres sont tellement foisonnants qu’évoquer du médiéval, du zombie ou du futuriste nous plonge instantanément au milieu d’images glanées au fil de nos visionnages et lectures. Ne penser la Cité qu’en tant que décor apparaît réducteur au vu de ce que qu’elle peut offrir. La ville comme personnage, la ville comme matière que l’auteur va pouvoir utiliser pour montrer, pour faire parler parfois, pour évoquer souvent et faire ressentir. Ce ressort scénaristique offre donc une légitimité à l’histoire et dévoile la vision de son auteur. Ce qui nous intéresse dans ce dossier est moins comment est traitée la ville avec les codes de la BD mais davantage de savoir à quelle finalité l’auteur l’utilise, pourquoi elle fait résonner quelque chose en nous. Et finalement, pourquoi nous apparaît-elle presque toujours familière. Que dit-elle des personnes qui la peuplent ? Autrement dit, comment sont les Villes dessinées.

Le but de ce complément BD du dossier est d’illustrer comment, dans quelques œuvres choisies, la ville est traitée, de voir comment les personnages se construisent autour d’elle.

Comme évoqué plus haut, nous retrouvons parfois la ville en décor, parfois en personnage et toujours, le lecteur la jugera plausible, évidente même, puisqu’elle y abrite des êtres vivants. De fait, on y retrouve des codes que l’on connaît ou que l’on suppose, un cadre économique, politique, sociétal, des coutumes, des interdits. La ville possède cette force de suspension consentie de l'incrédulité, dans ce qu’elle évoque au lecteur.

La ville détruite

Les seigneurs de Bagdad Brian K Vaughan (scénario), Niko Henrichon (dessin et couleur)

couverture de l'album Les Seigneurs de Bagdad chez Urban Comics

Qu’est-ce qu’une ville quand aucun homme ne l’habite ? Les auteurs s’inspirent ici d’un fait réel : en 2003, quatre lions se sont échappés du zoo de Bagdad après un bombardement américain.

La ville offre ici terrain d'aventure, la course vers la liberté des félins et une analogie de la guerre.

Il n’y est pas directement question des hommes car le lecteur suit l’avancée de ces lions dans une ville aux prises avec la mort. Ce parti pris offre aussi une certaine neutralité dans les propos même si on voit une Bagdad détruite, signifiant l’absurdité de la guerre qui y fait rage. Le territoire urbain est devenu source de danger, comme revenu à l’état sauvage, habité à nouveau par des animaux échappés du zoo. La cité devient un espace chaotique que l’homme déserte et au sein duquel il n’a plus sa place. On y décèle une dure comparaison entre le zoo, aire sauvage aménagée et contrôlée par l’homme où la vie est préservée et l’espace urbain sur lequel l’homme lui, n’a plus d’emprise.

S’impose au lecteur l’image de la modification d’un environnement : la ville n’est désormais plus un lieu de vie, mais un simple territoire à conquérir. La démesure des moyens mis en oeuvre par l’homme pour récupérer cette ville détonne face à la simplicité des animaux pris au piège des missiles, des tanks et des soldats. Cette confrontation trouve une résonance touchante dans les dernières pages où la présence des soldats pose la question de la légitimité du pouvoir sur ce territoire.

La ville amoureuse

Litost - Domas

couverture de l'album Litost de Domas chez La Boite à Bulles

A l'inverse de l'exemple ci-dessus, la ville est pensée ici comme support pour l’homme. Domas dépeint un personnage à fleur de peau, revivant un amour passé, des souvenirs heureux et douloureux. C'est grâce à cette ville qui l’entoure que l’homme accomplit, voit et vit. Il façonne son quotidien et, d’une certaine manière, façonne sa propre perception de la ville.

Elle s’impose ici comme une sorte de réservoir à souvenirs. Il suffit d’un rien : un appartement, un café, une rue, une rencontre pour qu’elle redonne toute la saveur d’un instant enfoui. L’auteur montre ici une ville de la nostalgie et de l'évasion.

C’est elle qui permet l’ouverture à l’autre et se révèle ici paradoxalement puissante, douce et lente à la fois.

La ville absente

Transperceneige - Jacques Lob (scénario), Benjamin Legrand (scenario), Jean-Marc Rochette (dessin)

Couverture de l'album intégral de Transperceneige chez Casterman

Adapté au cinéma par Joon-Ho Bong sous le titre Snowpiercer, la BD Transperceneige propose une version de la ville intéressante. Dans un monde post-apocalyptique la face du monde a changé et la Terre n’est plus qu’une vaste étendue blanche sur laquelle roule un train. Et dans ce train résident les derniers hommes. On retrouve dans ce transport tout ce qui compose une ville : le train se divise en quartiers, un ordre sécuritaire y fait loi, des strates politiques ont refait surface, les luttes aussi, tout comme les épidémies et le rationnement.

Que dit de nous la ville absente ? Que nous ne pouvons pas vivre sans ce qu’elle implique d’organisation. Elle nous définit en tant qu’animal social et nous reproduisons par mimétisme tout ce qu’elle implique. Il est question ici d’un conflit politique, d’amour et du désir d'accéder au pouvoir par les derniers humains. Le lecteur y découvre donc une "ville" mauvaise, méprisable, de celles qui font les sombres heures de notre histoire. Mais elle montre aussi la "ville" comme terreau d’espoir, puisque c’est ici que naissent les combats justes et l'insoumission.

La ville abandonnée

Luna Park - Kevin Baker (scénario), Danijel Zezelj (dessin), Dave Stewart (couleurs)

couverture de l'album Luna Park chez Panini Comics

Les auteurs dépeignent une ville marquée des codes du polar. Le choix de l’île de Coney Island offre une noirceur uniquement percée par ses personnages singuliers que la vie (voire la ville elle-même) a brisé. On parle d’une ville à l’image des ceux qui la traversent, une ville de l’exil, de l’abandon, du poison et du vice. La ville abrite la part sombre de l’homme, ses remords et ses démons qui le hantent. Elle se nourrit de la perte et reflète la détresse des personnages face à leur passé. De facto, c’est une ville qui fait écho aux autres, celles connues, celles traversées, celles fantasmées et celles détruites.

Luna Park dépeint une ville prison de laquelle rien ne sort et dont le salut réside dans l'effondrement psychologique de ses habitants.

La ville rêvée

Vers la ville - Tom Gauld

Couverture de l'album Vers la Ville chez 2042

Tom Gauld propose ici un vision singulière de la ville puisque l’histoire est à la fois centrée sur cette aire urbaine sans jamais s’y dérouler. Ici, elle est un voyage initiatique, le point d’arrivée de deux amis qui quittent leur campagne pour rejoindre cette grande inconnue, ce nouvel Eden qui s’offre à eux sous forme d’un prospectus.

C’est un territoire mystérieux, étranger tant dans sa position géographique que dans son contenu car elle ne se révèlera que sur les dernières pages, portes closes et ceinturée d’une grande muraille cachant son contenu. Elle prend le goût du secret qui attire. La question se pose alors de dévoiler ce secret ou non. La ville ne semble être qu’un prétexte. De la destination ou du voyage, qu’est-ce qui importe le plus ?

Les deux amis ponctuent leur expédition de questions sur la vie et sur leur voyage. Des interrogations qui restent en suspens, sans réponse, donnant à leur avancée des allures de voyage introspectif...

Tom Gauld pointe aussi l’absurde qui émane de la ville, de son mystère et de l’attrait qu’on lui confère toutefois. Il la représente ici soit via un prospectus, soit de nuit comme un tissus d’ombres clairsemé de lumières.

La ville ne serait-elle au final que ce qu’on veut qu’elle soit ?

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