Splitscreen-review Image du Film Deliverance de John Boorman

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"Le radeau de Marilyn n’est pas le Titanic" ou "Le monde flottant est mouvant"

Publié par - 27 novembre 2017

Catégorie(s): Cinéma

Elle descend la rivière  sur un radeau, accompagnée d’un grand type et d’un môme très américain. Ça bouge en tous sens, ça passe dans les rapides, pour aller d’un endroit stable à un autre endroit stable et moins dangereux. Sur l’espace mouvant, une transformation des personnages. Nous sommes au cinéma, sur la Rivière sans retour (1). Fluctuat nec mergitur.

Le monde flottant, en art, fait référence aux estampes japonaises. Promeneur, je fais un pas de côté pour emprunter l’instabilité du cinématographe. Mondes flottants : l’eau, l’air et le sable. Et mon corps déjà s’enfonçant. La poussière fera le lien. La poussière révèle le faisceau lumineux. (Jadis, c'était la fumée des cigarettes)

Et pour que se révèlent les personnages, il faut un passage. Il sera dangereux, inhabituel. En rivière, c’est Monroe & Mitchum, c’est aussi Bogart & Hepburn sur l'African Queen (2), ce sont les chasseurs de Délivrance (3). Une épreuve, une nécessité. L’individu rendu instable sur une eau de passage se confronte à la nature indomptée, et c’est bien le principe du monde flottant qui met en danger, donc en histoire les personnages d'une fiction faite de mouvements. Un quotidien est heurté, sublimé par un accident, un trajet, un défilement. La pellicule est ceci, gravée par la caméra, révélée par le projecteur. Les estampes défilent, incertaines, multipliées.

Innombrables sont les films où les pieds doivent s’enfoncer jusqu’aux yeux, évoquant la mort possible sans la main secourable toujours disponible dans le scénario. Je parlerai de Dune (4)  quand le final cut sera réalisé, je parle de la traversé d’un désert de Clint Eastwood (5) ou d’une caravane de colons conduite par John Wayne (6), ça a soif, ça ne parle pas, ça laisse des traces que mange immédiatement le vent. La terre promise ou la vengeance sont au prix de cette perte de stabilité. Clint s’en sort, les colons ont la vallée. Une bonne terre est celle d’un indien mort. Le nomade devient sédentaire, le sol est stable, voici le blé.

Le monde flottant, c’est la nature non maîtrisée, même si reconstituée en studio. Gravity (7) est un film de studio, Clint est Cinecittà. Les rapides sont des projections au dos des acteurs qui reçoivent quelques éclaboussures, de l’eau tiède, certainement. Et la Flibustière des Antilles (8) mangeait les midis avec les palefreniers d’Hollywood. Nous sommes spectateurs de cet artifice et nous y croyons, pris dans les sables mouvants et nous espérons la corde lancée, nous avons appris, dans ce temps d’un plan mouvant, que nous devons bâtir un plan qui est une civilisation et que les marais des Everglades (9) sont aux truands, nous les assécherons. Passons dans ces marais, passons dans cette forêt de bouleaux noyée (10), cherchons la berge. Au mot Fin, nous serons sauvés.

Le monde flottant, c’est une île. L’île de Robinson (11) et l’Île mystérieuse (11) sont des utopies nécessaires et sa Majesté des mouches (12) en retournant en Angleterre ne sera plus rien ; si, pire que plus rien, un adulte ! Et Robinson vraiment plus rien, Vendredi devient dimanche. Mouais. Aussi l’île de Tabou (13), meurtrières, paradis par l’enfer, c’est l’Île nue (14), celle aussi de Stromboli (15), tremblante de menaces, révélant les gloires et décadences d'un couple, l’Île au trésor (16) qu’il faut quitter à regret parce que l’aventure cesse quand le navire atteint une vraie terre.

La flibustière des Antilles est libre et puissante en son étroit monde flottant ; si elle se marie avec le freluquet, elle aura les pieds sur terre, mais y perdra les gestes amples qui déploient les voiles pour l’aventure ; Burt Lancaster, Corsaire rouge acrobate (17), devient un Guépard usé dès qu’il se pose en continent. Autour de lui, la valse (18).

L’eau qui peut me noyer n’est pas profonde, elle est dans Stalker (10), entre les reflets et les vestiges, entre la mémoire et le désir ; l’eau qui peut me noyer est celle qui entre dans le corps de la baleine, qu’elle soit celle de Pinocchio (19) ou celle du Capitaine Achab (20), une eau de grandes interrogations, une eau dans la tête de la bête, Alien bavant (21).

Une eau des torrents et des chutes, quand on y plongerait. L’eau qui peut me noyer est cette pluie qui dans tant de films a bouleversé les personnages et emporté les maisons, les navires, les rêves aussi, pluie couvrant le son des paroles, alimentant le ruisseau qui cassera le barrage, emportant la vallée. Je m’emporte. Une pluie comme le Vent (22), le spectateur ne sait plus où il doit se trouver. Et le vent de la Sierra Madre (2) remet les choses à leur place, remet le trésor à la nature malicieuse.Splitscreen-review Image du Film The wind de Victor Sjostrom

Le monde flottant est la fuite de Cosmos 1999 (23), la lune dérivant permet des rencontres épisodiques, l’homme redevient nomade, la Terre était déjà trop petite, que dire d’elle 18 ans plus tard… Le monde flottant est celui des multiples vaisseaux humains qui nous disent que nous sommes encore chassés du paradis et que notre aspiration est d’y retourner (« No return, no return» chante pourtant Marilyn) quitte à y rapporter un « passager » dont je parlais naguère. Il faut avoir bu la tasse pour apprécier la rive offerte, se réveiller d'un rêve extraordinaire, propagandes du « there's no place like home » (24), il faut avoir rêvé dans la salle mouvante pour ensuite s’extirper du fauteuil et sortir dans une rue connue, se proposer un verre pour une autre mouvance, bateau ivre sur les sables de la logorrhée (25).Splitscreen-review Image de la série TV Cosmos 1999

Le monde flottant, c’est la mer que Moïse ouvre (26) , c’est l’enceinte fluide de la Femme des sables (27) qui capture l’homme comme le Tunnel (28) capture l’homme qui se transforme alors comme une mouche sur la toile irrémédiablement mouvante.

C’est une vague calculée que devra emprunter Papillon (29) pour être libre encore, c’est le Snowpiercer (30) qui protège mais emprisonne la civilisation, condamnée à rouler sans fin, c’est un tapis d’Orient qui vole et transporte des enfants comme ce gros chien qui vole ou cette oie qui vole. Et transportent l’enfant, l’enfance.

Le monde flottant, c’est le train que prend Dead Man (31) au début, c’est la barque qui l’éloigne à la fin. Cet exemple fout en l’air mon propos. Le monde flottant, c’est un travelling dans le générique du Mépris (32), c’est la steadycam qui nous fait traverser le musée de l’Ermitage (33), c’est la forêt en 3D d’Avatar (34) et dans ceci, le spectateur devient acteur mais se transforme si peu, ce qui fout en l’air mon propos. Le monde flottant, c’est la lumière sur l’écran, multipliée, qui nous ramène parfois à l’estampe japonaise ou chaque trait met en suspens un geste. Ce qui me ramène au sujet.

Regarde où tu marches, nous disent nos mères quand le caniveau déroule une possibilité d’aventure.

24-26 nov2017embre

 

 

1 - Otto Preminger
2 - John Huston
3 - John Boorman
4 - David Lynch
5 - Ennio Morricone. Oups, Sergio Leone
6 - Raoul Walsh
7 - Alfonso Cuaron
8 - Jacques Tourneur
9 - Nicholas Ray
10 - Andreï Tarkovski
11 - ils sont plusieurs
12 - Peter Brook
13 - F.W. Murnau
14 - Kaneto Shindo
15 - Roberto Rossellini
16 - Victor Flemming et d'autres
17 - Robert Siodmak
18 - Luchino Visconti
19 - Luigi Comencini ou d'autres
20 - John Huston encore
21 - Ridley Scott puis d'autres
22 - Victor Sjöström
23 - Gerry & Sylvia Anderson
24 - Victor Fleming
25 - Le Lux, le France, le Méliès et quelques bars stéphanois
26 - Cecil B DeMille
27 - Hiroshi Teshigahara
28 - Kim Seong-hoon
29 - Franklin J. Schaffner
30 - Bong Joon-ho
31 - Jim Jarmush
32 - Jean-Luc Godard
33 - Alexandre Sokourov
34 - James Cameron

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