Splitscreen-review Image de La caméra de Claire de Hong Sangsoo

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La caméra de Claire-Jour2fête

Publié par - 5 septembre 2018

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Hong Sang-soo poursuit son bonhomme de chemin. Il a, en 22 ans de carrière, construit une œuvre riche (22 longs métrages) autour d’une idée simple : faire du rien un tout. Les petits riens qui font le monde d’Hong Sang-soo s’agglutinent, se cumulent pour, finalement, donner du relief à des phénomènes qui abritent des questionnements plus profonds qu’il n’y paraît. Pour le cinéaste coréen, la profondeur est dans l’humain. Les préoccupations formelles, narratives et/ou esthétiques se déploient sur des territoires qui, tous, relèvent de la condition humaine et ce qui en caractérise les singularités modernes. La caméra de Claire est raccord avec ces "obsessions". Les événements qui précipitent l’action sont en apparence banals. Mais force est de constater que l’anodin ne l’est jamais tout à fait chez Hong Sang-soo puisque l’humain, lui, est complexe.

La caméra de Claire a pour cadre un voyage d'affaires qui se déroule pendant le Festival de Cannes. Lors de celui-ci, Manhee (Kim Minhee) est accusée de malhonnêteté par sa patronne et licenciée. Claire (Isabelle Huppert), se balade dans la ville pour prendre des photos. Elle fait la rencontre de Manhee, sympathise avec elle, la prend en photo. Claire semble capable de voir le passé et le futur de Manhee, grâce au pouvoir mystérieux du tunnel de la plage. Désormais, Claire décide d'accompagner Manhee au café où elle a été licenciée. C'est le moment de découvrir le pouvoir de Claire à l'œuvre.

Au-delà de la thématique centrale énoncée plus haut et perceptible dans ce court synopsis, La caméra de Claire prouve, s’il en était encore besoin, que le cinéma de Hong Sang-soo est presque toujours à contre-courant des normes filmiques contemporaines. La caméra de Claire étonne par sa durée d’à peine 1h09 (1h05 en DVD) là où le cinéma dit d’auteurs produit en grande majorité des œuvres qui dépassent allègrement les 2h. Là aussi, ce constat a priori anodin renseigne sur le cinéaste.

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Il y a toujours eu chez Hong Sang-soo cette volonté de n’envisager le cinéma qu’en le dépouillant de tout le superflu qui pourrait nuire à la compréhension du propos. L’humain, de par sa nature, est suffisamment complexe pour ne pas ajouter d’effets de style qui éloigneraient le spectateur de l’essentiel. Hong Sang-soo rejoint ici certains principes énoncés par les grands maîtres des origines de l’art cinématographique : dans un film, tout ce qui ne coïncide pas avec les intentions premières (propos ou style du cinéaste) se doit d’être éliminé pour ne pas parasiter l’essence du film.

Généralement, on parle beaucoup chez Hong Sang-soo. La caméra de Claire ne déroge pas à cette règle. Les moments de silence deviennent ainsi plus lourds de sens. Dans La caméra de Claire, comme dans les autres films du cinéaste d’ailleurs, le verbe est utilisé de façon méthodique et la parole dissimule toujours derrière les tonalités du commun quelques réflexions qui méritent attention. Ainsi, dans La caméra de Claire, on se préoccupera en 65 minutes du rôle de l’artiste dans nos sociétés contemporaines, de la solitude, des rapports homme/femme, du déracinement.

Pour exprimer ces problématiques, la seule parole ne peut suffire. Il ne faudrait pas réduire l’art du cinéaste coréen à la mise en images de propos servant à illustrer des questionnements existentiels. L’image est d’une importance capitale dans La caméra de Claire. Chez Hong Sang-soo, le dialogue invite souvent le regard du spectateur à s’égarer dans le cadre, à vagabonder jusqu’à s’attarder sur un détail de l'image faussement anodin. À moins que ce ne soit pour remarquer qu’un hors-champ semble capital et qu’il nous faut imaginer.

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C’est qu'il convient de mémoriser l’existence de tout ce qui constitue le cadre et qui, par rebonds et association d’idées, l’enrichit. L’objet, filmé ou suggéré, prend toujours en charge un sens que la dramaturgie se refuse d’exploiter par le verbe. Nous sommes dans un langage de l’image qui s’exprime par un phénomène d’évocation. L’objet filmé, cela peut être une chose, un individu, un animal ou autre, est un concentré d’informations qu’il nous revient d’épuiser pour nourrir le film de significations qui échappent à la seule fabrication des images.

La caméra de Claire nous permet également d’observer quelques figures remarquables de la stylistique du cinéaste. Les plans-séquences par exemple. Par nature, le plan-séquence est la forme d’enregistrement d’images qui se rapproche le plus de notre perception de la durée d’un événement dans notre réalité quotidienne. De ce fait, Hong Sang-soo en fait une figure de l’imprécision puisque le plan-séquence capte toujours une réalité qui ne peut retranscrire avec exactitude la véritable essence des choses et des êtres. Là encore s’exprime l’étrange paradoxe du tout et du rien qui habite la mise en scène d’Hong Sang-soo.

Par extension, le plan fixe qui accompagne le principe de plan séquence souligne d’autant plus la beauté et l’importance des mouvements d’appareil ou du montage. La caméra de Claire témoigne sans aucun doute de l’importance de son auteur. Quand bien même le film ne serait pas le plus important de son œuvre, il participe cependant grandement à prouver que le cinéaste coréen est l’un des rares à voir et magnifier les trajectoires prévisibles d’individus assujettis à leur quotidien. Mieux, La caméra de Claire prouve que Hong Sang-soo voit de la beauté là où nous ne voyons que du trivial.

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La caméra de Claire nous arrive en DVD par les soins de Jour2fête dans une copie de qualité.

Pour ce qui est des suppléments potentiels, ils se résument à une présentation du film par Charles Tesson, enseignant, critique et rédacteur en chef des Cahiers du cinéma au début des années 2000 et aujourd'hui Délégué Général de la Semaine de la Critique. Nous savons Charles Tesson érudit en ce qui touche de près ou de loin le cinéma asiatique et sa présentation ne démentira pas cette qualité. Avec simplicité et humilité, il énonce quelques principes filmiques chers à Hong Sang-soo tout en révélant les singularités de La caméra de Claire. Complément particulièrement intéressant.

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Crédit photographique : Copyright Jour2fête

Supplément :
Présentation du film par Charles Tesson (19')

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