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Interferencias - critique

Publié par - 17 septembre 2018

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Évoquer Le mystère Picasso, c'est placer la barre très haut. Oui. Les malins passeront dessous, les ambitieux tenteront le saut, au moins se mesureront. Commencer un texte ainsi, c'est vouloir jouer dans la cour des grands. Un court, donc. Un court haut. Interferencias de Rubén Expósito Pérez.

La volonté est de montrer une œuvre en cours d'élaboration, d'en dévoiler d'éventuels secrets, les mécanismes, les outils, la chose curieuse qu'on nomme parfois "inspiration", les personnes curieuses qu'on nomme parfois "muse" et "poète". C'est aussi pour Clouzot, revenant au mystère, discrètement montrer sa propre écriture. C'est rarement évoqué, c'est pourtant une mise en scène du travail, que l'artiste filmé accepte, il joue le jeu. Il joue. Comédien ?

Il y a une histoire à raconter dans tout acte de création. Une histoire discrète. Une histoire à l'arrière. C'est l'originelle histoire du documentaire dont l'acte de création s'efface au profit de ce qui est montré, révélé par bacs successifs. Alors, il faudrait filmer le documentaire, y poser des traces qui montrent l'emplacement de la caméra, l'emplacement de celui qui pose des questions, de celui qui renvoie la balle, qui parle à côté pour qu'on puisse voir le profil de l'écrivain, volontairement affirmé. C'est aussi l'histoire du témoin, du premier lecteur. Dans Interferencias, nous voyons l'auteur, nous sommes le voyeur, nous jouons à regarder, à déchiffrer, avec écarts, avec humour. Quand l'auteur dit "Allume s'te plaît" ("Lumière", donc, à défaut  de dire "Méliès"), l'image est éteinte, le son subsiste, nous révélant la matière du film, du court, du documentaire, donc de la fiction. Le tableau ensuite apparaît, l'écriture paraît. Je dis humour, ce n'est pas un gag, c'est une façon de montrer que le filmeur est là, dans son travail de prise de vue que le spectateur reconnaît, aussi dans son travail de montage, discret et inconnu du spectateur. Moi-même, ici, je monte, je démonte, je fais un travail d'écriture sur un film sur un écrivain, la vache rigole.

Il y a, au commencement du verbe, une demande : "J'aimerais, Jesus, que tu écrives un poème".  C'est une provocation, c'est une incitation, le documentaire va produire un poème. "Je ne sais pas, on verra bien... Cette provocation qu'on recherche. Je suppose que oui." La caméra demande. Comme dans le documentaire animalier, on ne va pas toujours à la bête, on peut, on doit aussi la placer devant l'objectif. Ici, c'est dit, affirmé, je te filme dans l'intimité de ta création, c'est un pari, un enjeu, c'est un jeu. Le contexte alors est montré, un pont de passages,  la nature transformée par l'homme, la ville et les habitants, la rue, les fenêtres puis l'intérieur, endroit du poème en cours. Nous voyons l'homme, le mouvement du stylo, les traces sur papier, c'est mécanique, par changements de plans rapides, le spectateur se situe dans ce point de vue dirigé, il entre en complicité, il est dans le poème. La traduction peut nous éloigner de ceci, nous devons d'abord écouter, comme il faut écouter All about Eve de Mankiewicz où les dialogues sont fort peu traduits, la moitié de la salle comprend et rigole, l'autre subit ou tente de s'y retrouver. Il faut apprendre les langues, apprendre la caméra et le montage. Un documentaire est immédiatement un documentaire sur le documentaire. Continuons. L'oncle, les enfants, la transmission, ici nous nous éloignons du poème, nous allons dans la nécessité du poème, le sujet n'est donc pas la façon d'écrire, c'est plus large comme un court se veut plus large, plus long dans une continuité de l'histoire du cinématographe. Ainsi nous nous promenons dans la ville, en dehors, nous voulons savoir d'où viendront les mots qui seront écrits, nous apprenons le contexte du texte. Sublimation, le film nous montre un film, entre documentaire et fiction, le film de famille, le Super 8, source possible de la narration entière. Source aussi du documentariste ? Nous quittons l'écriture, nous entrons dans la mémoire et ses faiblesses, ses manques. C'est donc un film sur le regard, le corps en est absent. Le corps du spectateur vient alors pour consommer les traces, traces de films, traces de phrases, traces de vies. L'écrivain y gagne la liberté, le filmeur nous l'offre. C'est une rencontre. Contrat tenu, le poème est écouté. En fin, un miroir, le passage d'un train dans la nuit, nous pouvons nous éloigner. Remerciements.

 

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