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Une affaire de famille

Publié par - 18 décembre 2018

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Nobody Knows (2003), I Wish (2012), Tel père tel fils (2013), chez Kore-eda Hirokazu, la famille est toujours à la fois destructrice et une matrice identitaire. C’est encore plus vrai aujourd’hui avec Une affaire de famille, probablement son meilleur film qui aboutit à la quintessence de son cinéma.

Osamu et son fils découvrent par une nuit d’hiver une petite fille abandonnée sur un balcon. En dépit de son évidente pauvreté, la famille d’Osamu décide d’adopter la fillette lorsqu’ils comprennent que celle-ci est maltraitée par ses véritables parents. Cette famille « d’accueil » se compose d'une grand-mère, Kiki, d'un père, Osamu, d'une mère, Nobuyo, d'une grande sœur, Aki et d'un fils, Shota. Cette petite fille nouvellement recueillie a de multiples identités. Elle s’appelle Juri, Yuri ou encore Rin. La famille vit grâce à la pension de la "grand mère" mais aussi de petits boulots et de vols à l’étalage. Tous habitent dans une maison ridiculement petite saturée d’un bric-à-brac incompréhensible et entourée d’immeubles.Splitscreen-review Image de Une affaire de famille de Kore-eda Hirokazu

 

Le début d'Une affaire de famille est sans équivoque : tout porte à croire que la famille est dans une impasse. L'horizon est bouché. L’art du cadrage est impressionnant, le travail du chef opérateur Ryuto Kondo est remarquable. Chaque personnage est encadré, sur-cadré, par des fenêtres, des placards… Le décor devient une prison physique et psychologique. L’espace manque mais la cohabitation semble possible. Seul Juri, la petite fille, est toujours au bord du cadre. Elle est le témoin du fonctionnement d’une famille sur laquelle, comme elle, nous ne savons rien, et qui témoigne de signes d’amour intenses mais aussi de dysfonctionnements.

Enfermé dans son placard qui lui sert de chambre, Shota, le petit frère, admire à la lumière de sa lampe de poche une bille bleue. « Que vois tu ? » lui demande Juri. « Je vois la mer », « C’est l’univers » lui répond-elle. Shota voit les limites de ce que la vie peut lui offrir, la mer, et plus rien après. Juri, omnisciente, voit le cosmos en entier et observe, à travers cette bille, le microcosme qu’elle vient d’intégrer. Le bonheur est-il possible désormais ? Oui, mais pour combien de temps ?

Cette structure familiale va, au fur et à mesure d'Une affaire de famille, révéler ses secrets. Les liens qui les unissent ne sont peut-être pas des liens de sang. Mais alors quels sont-ils ? L’amour ? Une association de malfaiteurs ? La noirceur de l’âme ? Une affaire de famille est l’histoire d’un groupe qui devient une famille par l’apprentissage et par la transmission. La coalition familiale se transforme en force devant un contexte social précaire et à l’environnement contre lequel les personnages décident de résister ou, au moins, de ne pas en être victimes.

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Deux scènes magnifiques cristallisent tout le propos d'Une affaire de famille avec grâce et beauté comme seul l’art japonais est capable de le retranscrire. La première est une scène où la famille, réunie pour la seule et unique fois ensemble dans le même cadre, admire un feu d’artifice invisible, caché par les bâtiments qui encerclent leur petite maison. Il n’y a rien à voir dans le ciel. C’est pourtant d’une beauté lunaire. Juste la résonance des explosions. Comme une seule entité, tous ont les yeux rivés vers le ciel. Un désir commun ? La paix retrouvée ? Il s’agit du « mono no aware », une formule japonaise pouvant être traduite par « la sensibilité pour l’éphémère ». Kore-eda Hirokazu a beau se dire nourri du cinéma de Ken Loach ou d'Angelopoulos, l’esthétique et la force spirituelle dégagées par une telle scène sont propres au pathos japonais.

La deuxième scène est identique et marque un tournant définitif dans la narration d'Une affaire de famille. La famille se rend à la plage. Une image prémonitoire forte. La grand-mère, restée derrière, ensable ses jambes et regarde le reste du groupe s’amuser au bord de l’eau, comme pour figer le temps. Elle les remercie d’une façon muette. C’est le moment où, pour eux et le spectateur, l’amour est permis. Nous avons vécu ensemble des choses fortes. Notre regard sur eux aura donc changé avant même que de funestes événements se produisent. Ici le cinéma arrive à faire basculer notre vision sur un pan de la société. C’est un tour de force cinématographique qui restera longtemps gravé dans nos mémoires.

Ce film à eu la Palme d’or. On pourra critiquer le palmarès du dernier Festival de Cannes mais il faut convenir qu'Une affaire de famille mérite le plus grand des honneurs.

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Crédit photographique : ©LePacte ; ©WildBunchGermany2018 ©FUJI_TELEVISION_NETWORKGAGA_CORPORATIONAOI_Pro._Inc._All_rights_reserved

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