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Claude, un empereur au destin singulier - Exposition au MBA de Lyon

Publié par - 17 janvier 2019

Catégorie(s): Expositions / Festivals

Dès l’entrée se placer entre le premier et le deuxième écran. Avancez de quelques pas pour regarder derrière la cloison plutôt que de mémoriser la généalogie complexe de l’empereur Claude qui figure dans cette première salle. Une grande photo en noir et blanc apparaît. On la découvre un peu à la dérobée, comme un objet oublié, trop daté et pourtant… Tout a commencé là. Il s’agit du patriarche sans ses symboles, le premier de la famille Julio-claudienne, son fondateur, l’empereur Auguste en personne. Ensuite retournez sur vos pas et repérez dès à présent les grands tirages photographiques en noir et blanc de l’artiste Ferrante Ferranti. Elles scandent, au rez-de-chaussée de l’exposition, les principales césures dynastiques. Elles expliquent à elles seules le titre de l’exposition consacrée à Claude, un empereur au destin singulier (10 avant J.C., 54 après J.C.)  par le musée des Beaux-Arts de Lyon.

Bien né, Claude appartient à la famille impériale. Il est le neveu du deuxième empereur romain Tibère. Dans sa famille, il n’est pas l’aîné de la fratrie, c’est Germanicus qui tient ce rôle. Ce dernier a les faveurs de sa mère, mais pas Claude, le benjamin, qui sera souvent moqué et dénigré. Son frère est donc l’enfant prodigue. Honneur à lui, il est représenté enfant sur une très grande photo à droite de l’entrée dans la première salle, entouré de ses parents, c’est le personnage le plus petit, le seul à tenir la main de sa mère. C’est une photo du relief sculpté représentant une procession de la famille impériale qui figure sur l’une des faces de l’autel de la Paix, l’Ara Pacis Augustae. Cet autel a été consacré en 13 après J.C. du temps du patriarche, sous Auguste donc. Claude est absent de la cérémonie et pour cause, il naît 3 ans après. Même l’année de la consécration du monument, en 9 après J.C., Claude n’est encore qu’un nourrisson. Germanicus est donc seul, il sera bien placé plus tard pour la succession impériale. D’ailleurs dans la salle suivante aux cloisons bleu clair, la section quatre lui est consacrée. La même photo de l’enfant est cette fois-ci agrandie et placée derrière une statue d’adulte. Forcément on se dit « Le petit devenu grand, l’enfant empereur ? » Dans l’ombre de ses parents, il accède des années plus tard à la fonction suprême ? Et bien NON. Ce serait trop beau, le probable ne s’est pas réalisé. Pire ! Les deux mourront de façon tragique. Et Claude dans tout ça ? À quand son moment, son heure de gloire ? Patientons encore un peu.

L’enfant donc, Germanicus, une fois adulte est devenu un brillant officier mais il meurt certainement empoisonné alors qu’il matait une rébellion en Syrie. La statue, elle, représente Caligula, le neveu de Claude. Il meurt assassiné en 41 après J.C. Il avait 29 ans et avait grillé la politesse à Claude en devenant empereur quatre ans plus tôt. Claude a déjà 51 ans quand la tragédie survient. C’est donc son tour. Enfin le moment surgit comme l’annonce l’intitulé de la section 5 : « Claude, de l’ombre à la lumière ». On ne saurait si bien dire puisqu’un très grand portrait, une splendide photo, marque l’entrée de deux salles. C’est la photo pivot de l’exposition. Commençons par la salle à notre gauche, la section 7, celle qui fait définitivement passer Claude de l’ombre à la lumière. Il s'agit d'un grand espace consacré à la politique extérieure du nouvel empereur. Sur un mur on voit une carte du bassin méditerranéen avec ses possessions anciennes et les annexions notoires de Claude comme l’actuelle Angleterre. On a même marché dessus sans s’en rendre compte et on tourne autour des objets représentatifs des différentes régions de l’Empire. Et face à la carte murale, une photo en noir et blanc de Claude, Maître de la Terre et de la Mer  : c’est comme une apothéose. Et puis si on grimpe l’escalier, on aborde l’étage consacré à la « cuisine interne du pouvoir », à son organisation.

Mais restons au rez-de-chaussée. Car c’est aller un peu vite en besogne, prendre un peu trop la tangente, que d'oublier la salle de droite, celle à côté du grand portrait photographique de Ferrante Ferranti, la photo de référence. Un portrait qui fonctionne comme un sas et idéalement placé à cet endroit. À regarder de plus près, en lisant le cartel, on apprend que cette tête d’empereur fut à l’origine celle de Caligula, le neveu de Claude. Curieuse transformation que ce Portrait de Caligula retravaillé en portrait de Claude. Le patronyme de Caligula aurait dû disparaître de tout monument sous les coups du burin, toutes les statues renversées, mais ces dégradations ne furent pas systématiques. En effet en devenant empereur, Claude s’opposa à la damnatio memoriae, la condamnation du souvenir votée par le sénat romain. Le sculpteur a donc pu retravailler cette tête. Comme une hybridation, un passage dans la douleur pour Claude lors de son accès à la fonction suprême. L’emplacement de cette photo dans un passage volontairement rétréci, comme une chicane, est aussi celui de l’articulation entre un avant et un après. Mais avant ou après quoi ? Et pour qui ? Il est temps maintenant de prendre à notre droite la section 6, la salle des voix. Il s’agit désormais de moins regarder, d’être moins à la recherche des grandes photos de Ferrante Ferranti et de plus écouter. Des voix alors. Trois voix dont une qui porte. Non pas que celles des historiens et chercheurs François Chausson et François Bérard soient d’un second degré, mais parce que celle d’Isabelle Cogitore, en rappelant le travail des historiens à partir des sources littéraires, numismatiques et épigraphiques, illustre à merveille les photos en noir et blanc. Cette photo, la retravaillée, à coup sûr est la plus saisissante. Elle fait la part belle aux volumes du visage révélés par un camaïeu de gris. Bien que la métaphore soit facile, on ne peut s’empêcher de penser : « Les zones d’ombre et de lumière » … pour ajouter « modelées et révélées par le travail des historiens ». En l’occurrence, ce n’est pas un empereur devenu empereur à son insu, un « malgré lui » comme une longue tradition d’historiens antiques l’a écrit. Ces voix, celles d’historiens d’aujourd’hui, entrent en résonance avec celles du passé, de leurs lointains prédécesseurs. De ces anciens, trois parmi cinq qui ont écrit sur Claude ont à l’envi assombri sa personnalité. Et la chercheuse de rappeler que le premier, contemporain du règne de Claude, le philosophe stoïcien Sénèque avait certainement dû ronger son frein, exilé par Claude pendant 8 ans en Corse. Il réglera ses comptes sous Néron, le successeur de Claude, en insistant sur ses défauts. Dans l'Apoloquintose du divin Claude, notre empereur est transformé non pas en dieu, mais en citrouille qui joue aux dés avec un cornet percé. Sénèque n’est pas le seul, les autres reprendront sans vergogne ses travers physiques, de bégaiement et de claudication, mais aussi ses travers psychologiques. Ainsi Flavius Josèphe le décrit faible car manipulé et Suétone insistera sur les anecdotes piquantes, le spectaculaire de sa vie amoureuse par les infidélités répétées de ses épouses. On n’est pas loin du people.

La vidéo intitulée « Regards croisés » tourne évidemment en boucle et on a du mal à se lever de la banquette. Les voix si posées de ces historiens pesant bien tous leurs mots tranchent avec les textes des Anciens. Près du grand portrait, dans la section 6, des cartels sont à lire car ils restituent le contexte politique des historiens antiques avec une mention particulière pour Suétone. Lui met Claude dans le noir, pas de demi-mesure. Il insiste sur sa pusillanimité, son manque d’ambition, sa petitesse pour tout dire. Et les résonances iront loin. Ainsi un extrait de son ouvrage Vie des Douze Césars portant sur Claude est repris tel quel comme sujet du concours par l’académie de peinture qui dessert le grand prix de Rome. Le sujet proposé aux postulants n’est rien moins que l’après assassinat de Caligula raconté par Suétone. Le lauréat est, en 1886, le peintre Charles Lebayle pour Claude proclamé empereur. L’épisode de la tenture ne nous a pas été épargné puisque Suétone affirme que Claude se cachait derrière un rideau transi de peur par ce drame et que ses pieds dépassant l’ont trahi. Dans le tableau, le rideau dans la pénombre figure bien sur la gauche formant un angle avec le mur blanc. Le peintre nous montre Claude rasant les murs, qui a déjà été chassé des plis du rideau, et qui maintenant de sa main gauche agrippe un angle du mur, l’autre main étant saisie par un soldat de la garde prétorienne. On se dit qu’à regarder le visage anxieux de Claude, il est prêt à se fondre dans le décor tant sa tunique blanche se confond avec la couleur du mur et que sa volonté de passer inaperçu est évidente. Contre sa volonté, Claude devient empereur. Les écrits simplistes ou à charge ont facilité à plaire.

Même le cinéma ou les séries télévisée s’en feront l’écho. Il suffit de rebrousser chemin jusqu’à l’entrée. Trois écrans passent des extraits. Les plus anciens datant de 1911 et insistent sur sa troisième femme, Messaline, les autres sur le coté empereur « malgré lui ». Dans Claudius, série télévisée réalisée par Jack Pulman et Herbert Wise en 1976, Claude boîte et tourne la tête sans arrêt dans l’impossibilité à contenir ses tics. Ignorant le protocole, il se trompe de place et a recours à la tunique d’une patricienne pour faire cesser ses écoulements de nez. Dans un autre extrait, une fois Caligula tué, des gardes recherchent les assassins. Dans les plis d’un rideau, un soldat pense avoir trouvé le coupable. L’un d’eux reconnaît Claude et dit qu’il s’agit du frère de Germanicus. Un garde prétorien nommé Gratus lui propose le pouvoir que Claude s’empresse de refuser. Des soldats disent même qu’il est simplet. Juché sur leurs épaules, Claude doit accepter la fonction, couronné tel un roi-bouffon. Rien que l’ombre de Claude.

Alors oui, le très beau portrait de Ferrante Ferranti, à l’entrée des salles 6 et 7, celui de la transformation, nous interpelle de manière rétrospective parce que nous venons de parcourir les moments clés de la vie de cet homme. Nous retournons sur nos pas parce qu’il faut réécouter les voix. La voix d’Isabelle Cogitore dit de Claude qu’il est « un pion dans le jeu dynastique » par ses mariages successifs qui ont tant fait gloser ses contemporains. Pas tant pour la proximité familiale qui était courante à l’époque que pour les infidélités de ses épouses. La troisième fut une cousine et la voix dit que Claude a alors « un rôle un peu plus en lumière dans la cour impériale» et même elle parle «d’un coup médiatique » une fois devenu empereur pour évoquer son dernier mariage avec sa nièce, Messaline, la propre fille de son frère Germanicus. Vraiment très près du pouvoir Claude. Et au sujet de sa culture, les vieilles voix historiennes ont dit qu’il avait été élevé « par des gens de peu d’importance » et la voix de rajouter «sa parfaite connaissance et maîtrise du grec » et même « il cite Homère sans arrêt "avec un immense plaisir littéraire". Il écrit des livres sur les Étrusques et les Carthaginois. Pas mal pour un homme mis de côté dans la première partie de sa vie. Et puis à bien lire tous ces cartels, parce que maintenant on peut cesser de regarder les grands tirages photographiques des murs et se pencher pour lire les cartels des œuvres et ceux présentant les différentes sections dans les cinq salles du rez-de-chaussée, on apprend des choses qui noircissent moins le portrait de cet homme. Tout ça grâce au travail des historiens par la relecture et le croisement des différentes sources. On apprend qu’il aurait fermé les yeux lors de l’assassinat de son neveu Caligula par un complot ourdi entre sénateurs, tribuns et une partie de la garde prétorienne. Claude aurait même été mis au courant du plan élaboré et de la date de mise à exécution. Puis son neveu l’a associé au pouvoir, il a bien accepté les fonctions de consul un temps, puis de sénateur.

« Varier les éclairages » nous dit la voix et « faire dialoguer les sources ».

Claude apparaît alors plus dans la lumière.

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