Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

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Scènes de la vie parallèle - Carlotta Films

Publié par - 15 mars 2019

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Carlotta Films édite, en coffret ou à l’unité, les trois films de Jacques Rivette qui composent ce que l’on appelle communément Les scènes de la vie parallèle. Ces "scènes" se présentent sous la forme d'une trilogie constituée de Duelle, Noroît et de Merry-go-round. Avec ces films-là, Rivette n’a sans doute jamais poussé aussi loin la réflexion qui le conduisit à développer dans ses films un jeu de piste destiné à instaurer un rapport ludique avec le spectateur. Si, parfois, le cinéaste s’adressait à l’intellect du public, avec ces trois films, c’est aux perceptions émotionnelles de l’assistance que Jacques Rivette en appelle.Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

Dans les Scènes de la vie parallèle, le cinéaste instaure une logique qui veut que tout ce qui se voit, s’appréhende et se distingue sur l’écran répond à des règles qui échappent à la dimension tangible de notre quotidien. Rivette n’hésite pas à élaborer un processus qui prend systématiquement en compte les réalités étrangères à l’univers fictionnel du film. Ainsi, ce qui n’a pas été pensé mais que le hasard du tournage en extérieur laisse surgir (les sons, notamment, ou certaines attitudes chez les comédiens) fait partie intégrante du processus filmique.

Rivette considère ces apports imprévus comme un matériau qu’il faut prendre en compte et utiliser. Le cinéaste travaille donc ces éléments induits par la réalité extérieure au film pour les inclure dans ce que transmet l’image filmique. Rivette cherche même à transmettre des sensations, des émotions ou des réflexions qui, dans l’interaction réalité/fiction produisent des effets qui entraînent le spectateur sur des territoires nouveaux dépendants d’une nouvelle forme de réalité.

Ainsi, les films de Rivette tendent à faire entrer le spectateur dans une dimension qui, d’elle-même, mute à partir de notre rapport au réel. Les réalités peintes dans Les scènes de la vie parallèle touchent au fantastique. Les trois films du coffret rejoignent en bien des points l’idée que l’on peut se faire du Cinéma Fantastique et du Fantastique tout court. Ce qui est à l’œuvre dans Les scènes de la vie parallèle permet l’apparition d’un sentiment inexplicable. Cette sensation, quel que soit son degré d’improbabilité, épouse les contours abstraits de l’incertitude qui gagne le spectateur quant à son aptitude à définir avec précision ce qu’il observe : une nouvelle forme de réalité ou bien l’effet d’une illusion sur notre imaginaire ?Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

On retrouve derrière cette idée de jouer avec les composantes du réel, tel que nous l’entendons, une donnée fondamentale du cinéma de Rivette : son œuvre s’équilibre grâce à un phénomène de superposition qui conjugue la maîtrise du langage filmique et des improvisations de toutes sortes (jeu d’acteur ou adaptabilité technique aux conditions de tournage).

De ce fait, le cinéma de Rivette oscille en permanence entre expérience sensorielle et exercice intellectuel. Dans un cas comme dans l’autre, les films de Rivette nécessitent une posture particulière qui relève autant de l’abandon que de la résistance. Qu’on le veuille ou non, lorsque nous regardons un film de Rivette, et Les scènes de la vie parallèle en témoignent ouvertement à chaque plan, une question surgit dans notre inconscient pour nous interroger sur la nature de ce que nous observons. Les œuvres de Rivette nous entraînent toujours dans des univers insoupçonnés et pourtant si proches de notre monde.Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

Dans Les scènes de la vie parallèle, le cinéaste ne cesse de jouer avec la notion de réalité. L’interrogation est sans doute encore plus prégnante lorsque l’on prête attention à la bande sonore. Qu’est-ce que Rivette a conservé du hors-champ ? Nul ne peut le dire mais les émergences sonores nous rappellent notre statut : nous sommes spectateurs d’un subterfuge qui revendique sa part d’artificialité tout en indiquant ce que l’illusion doit au tangible qui a permis son éclosion.

La réflexion peut se prolonger sur les aspects musicaux des films. Ceux qui produisent les sonorités musicales apparaissent physiquement dans l’image filmique. De cette manière, Rivette opte pour une mise en scène proche des effets de collage déclinés habituellement dans les arts plastiques. Car il s’agit bien ici de rapprocher des éléments apparemment dissemblables et de les rassembler et les exposer sur un plan qui leur est étranger. La juxtaposition ou la collision de ces éléments dans Les scènes de la vie parallèle provoquent des interrogations poétiques qui annulent tout rapprochement rationnel des choses. Cette présence étonnante des musiciens, même si Rivette n’est pas le premier à en utiliser l’apparente incongruité, permet au cinéaste d’harmoniser tous les éléments qui concourent à faire de ces trois films des expériences sensorielles.Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

Ce principe agit sur le spectateur en le libérant de questionnements sur la vraisemblance des choses et des situations décrites. Le but est de le conduire sur les territoires mystérieux du Fantastique. Ce qui en soi est le principal enjeu des intrigues développées dans Les scènes de la vie parallèle. Les films assument leur étrangeté. La chose la plus incroyable, sans doute, réside dans le constat que les œuvres tentent de faire corps avec le spectateur dans l’immatérialité d’un échange (osons même le terme d’interaction) impossible à quantifier, à mesurer ou à anticiper. Il ne faut pas voir pour autant dans Les scènes de la vie parallèle une trilogie absconse et complexe mais plutôt appréhender l’œuvre comme une interrogation sur les rapports qui unissent le film et l’individu qui le regarde. Il est préférable et jubilatoire d'envisager Les scènes de la vie parallèle plutôt comme une stimulation ou une invitation à laisser l’imaginaire de chacun s’évader du monde et s’évanouir dans une dimension jusque-là inenvisagée.Splitscreen-review Image du coffret consacré à Jacques Rivette par Carlotta Film intitulé La fiction au pouvoir

Les films présents dans le coffret Blu-ray de ces Scènes de la vie parallèle bénéficient d'une image en tous points remarquable.

Pour ce qui est des compléments, nous mentionnerons les entretiens avec le cinéaste. Tout ce que représente Rivette, comme individu ou comme artiste, est palpable et condensé dans chacune de ses réponses, dans chaque intonation et dans sa gestuelle (il bougeait beaucoup Rivette). Intriguant de constater, lorsqu'il s'exprime avec recul sur ces films-là, combien l'auteur reste précis quant à ses intentions ou sur ce que l'expérience a pu lui coûter en énergie et en sérénité.

L'entretien accordé par Stéphane Tchal Gadjieff est, lui également, riche d'enseignements sur Rivette et sa conception du cinéma. Il est aisé de comparer les souvenirs de chacun (ce que propose aussi le module d'entretiens croisés entre Bulle Ogier et Hermine Karagheuz à propos de Duelle) à propos du cinéaste et de ses troublantes méthodes de tournage pour saisir ce qui pouvait stimuler l'ensemble des équipes de tournages lorsqu'il s'agissait de se prêter aux jeux de hasard et de technicité imaginés ou improvisés par Rivette.

Crédit photographique : © 2019, Carlotta Films

SUPPLÉMENTS (EN HD uniquement sur l’édition Blu-ray)

Duelle
Jacques Rivette à propos du cycle "Scènes de la vie parallèle" – Première partie (23 mn)
Souvenirs de Duelle : Bulle Ogier et Hermine Karagheuz (11 mn)

Noroît
Jacques Rivette à propos du cycle "Scènes de la vie parallèle" – Seconde partie (29 mn)

Merry-go-round
Un Film fantôme : Stéphane Tchal Gadjieff à propos de Jacques Rivette et "Histoire de Marie et Julien" (1975) (22 mn)
Bande-annonce 2018

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