Splitscreen-review Image de Sunset de Laszlo Nemes

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Sunset

Publié par - 19 mars 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Après Le Fils de Saul, film qui avait fait couler beaucoup d’encre lors de sa présentation sur sur la Croisette en 2015, le nouveau film de Laszlo Nemes, Sunset, est revenu, lui, bredouille du dernier festival de Venise. Enfin pas tout à fait car si le film n’a pas bénéficié des faveurs du jury, il fut néanmoins auréolé du prix de la FIPRESCI (prix de la critique internationale). Sunset se déroule à Budapest en 1910. À la suite de la mort de ses parents, Irisz Leiter revient dans la capitale hongroise après avoir séjourné à Trieste. Elle revient pour travailler dans l’ancienne chapellerie de ses parents qui appartient désormais à Oszkar Brill. Elle se rend rapidement compte que Brill ne souhaite pas l’engager et Irisz commence, en parallèle, à déambuler dans les rues de Budapest à la recherche d’un frère dont elle apprend l’existence, Kalman.

Lors de son parcours, presque intestinal, dans la capitale hongroise, Irisz découvre deux environnements opposés qui, finalement, sont le reflet des confrontations sociétales entre la haute société hongroise et ceux qui se révoltent contre celle-ci.

D’une part, il y a l’univers de la chapellerie Leiter qui relie Irisz au passé de sa famille et à ses ambitions mondaines. La chapellerie est un trait d'union physique entre la haute bourgeoisie et le pouvoir (l'aristocratie austro-hongroise en proie au déclin) qui, tous deux, font fi de la poudrière qu’était l’Europe. D’autre part il y a l’atmosphère nocturne des faubourgs dans lesquels un groupuscule fomente une révolte contre le pouvoir en place. Dans cet univers, Irisz recherche ce frère qui restera évanescent : plusieurs fois sa présence est suggérée, un visage lui est attribué, mais, rien n'indique que Kalman existe réellement. Cet univers est celui des réunions officieuses, des complots dont les intentions dépassent complètement le savoir d’Irisz. La jeune femme est entraînée dans une suite de situations violentes sur lesquelles elle ne semble avoir aucun contrôle et encore moins en connaître la finalité.

Tiraillée, sans savoir vraiment quelles sont ses aspirations ou ce que les autres attendent d’elle, Irisz s’enfonce au fur et à mesure dans une forme de paranoïa qui tend vers la folie. Pour être plus précis, la dissociation identitaire qui la touche se rapproche d'une schizophrénie qui, par ailleurs, deviendra plus manifeste, plus explicite quand la violence éclatera.

À l’instar du Fils de Saul, Laszlo Nemes use de la même esthétique dans Sunset : la caméra est presque en permanence focalisée sur le visage (ou sur la nuque) du personnage principal. Ce choix de mise en scène est particulièrement pertinent dans le contexte décrit par les deux films puisqu’il offre un point de vue qui diffère de ce qui est traditionnellement utilisé pour rendre compte de faits historiques. Ici la vision globale de l’Autriche-Hongrie à l’orée de sa chute se limite à la perception subjective (et possiblement démente) d’Irisz.

L’instabilité mentale du personnage rend difficile voire impossible toute identification et se manifeste à l'écran de différentes manières. D’abord par l’excellente interprétation de Juli Jakab dont le visage très féminin peut laisser paraître une certaine forme d'androgynie. Les fluctuations des traits du visage modulent l'apparence physique du personnage qui change tout au long de la narration, des vêtements qu’elle porte à la couleur de ses yeux. Quand éclate le conflit entre les deux univers (les révoltés contre la haute société), on ne sait plus du tout qui est Irisz ni ce qu’elle souhaite. Parallèlement à sa paranoïa grandissante, la jeune femme s’assimile de plus en plus à l’environnement qui lui semblait étranger au début du film.

Contrairement à Irisz, le spectateur reste extérieur à cette situation puisqu’il n’est pas invité à partager la pensée des personnages (paradoxe conséquent puisque l'usage récurent du gros plan ou de plans rapprochés tend généralement à installer une relation intime entre comédien et spectateur). Le public est positionné dans une situation singulière : assister au déroulement des évènements dans leur proximité immédiate mais sans en subir la dimension pathétique. Le spectateur assiste avec candeur aux péripéties qui composent la narration. Comme dans le Fils de Saul, nous sommes au cœur de l’action sans y prendre part, nous partageons la perception sensorielle du personnage principal mais ne savons pas ce qu’il/elle en pense.

Une grande différence avec le précédent film : la durée de Sunset s'agrémente de quasiment une heure de plus. Ce qui pourrait sembler anodin dans la filmographie d’un autre réalisateur devient un critère d’expérience cinématographique majeur dans les deux films de Laszlo Nemes. Dans Le Fils de Saul, c’est la contiguïté avec l’horreur historique qui devient une épreuve pour le spectateur. C’est donc avant tout la forme qui sert le contenu. Dans Sunset, la forme sert davantage à souligner l’instabilité de l’époque dont Irisz devient une figure archétypique (l’identité double Irisz/Kalman et l’identité double Autriche-Hongrie). Tandis que la simple mention d’Auschwitz-Birkenau suffit à suggérer l’horreur absolue, il est en revanche plus difficile de saisir la situation hongroise de 1910 sans observer le processus qui a mené à ce changement de société. La durée du film exige une implication cognitive du spectateur et devient physiquement éprouvante (on ressort presque fatigués du film) en raison de choix formels qui nécessitent une adaptation mais aussi car l’opacité de la pensée du personnage nécessite une implication du spectateur à qui il est demandé de reconstruire une partie de la trame. Le film se dispense d’explications fastidieuses au profit de l’expérience du sentiment d’incertitude que pouvaient éprouver les populations du début du XXe siècle.

Cette période est celle qui a vu le temps des empires européens s'effacer devant la mutation socio-économique initiée par les temps modernes. À ce titre, on peut  prendre pour exemple les moyens de transports qui, dans le film, se partagent entre les véhicules motorisés (train, tramway) et les véhicules à traction animale (calèches). De manière plus conceptuelle, on considérera le pouvoir qui se partage entre le capitalisme et l’aristocratie.

Comme son nom l’indique, Sunset évoque la fin d’une époque, celle qui naquit avec la seconde révolution industrielle et qui fut enterrée dans les tranchées de la Grande Guerre. Elle sera exhumée dans les années 20 et sera baptisée avec nostalgie du doux nom de « Belle époque ». Ce déclin est palpable et visible dès le générique d'ouverture qui présente une peinture rétroéclairée de Budapest. La lumière s’estompe petit à petit dans un fondu au noir. Le fait que la première vision du décor, la ville, qui va circonscrire l'action du film soit une peinture impose une temporalité marquée par le caractère passé de Budapest tandis que le fondu souligne son effacement. Cette disparition est confirmée par le premier plan du film : Irisz dont le visage est caché par un chapeau orné d’un voile de deuil.

On ne peut plus clair.

© Mátyás Erdély / Laookon Filmgroup

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