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Je est des autres - Je suis les autres

Publié par - 25 mars 2019

Catégorie(s): Cinéma

Que faisaient les individus qui étaient face à la caméra, aux premiers temps du cinématographe ? Ils prenaient la pause. Les plus hardis faisaient un signe de la main, un bonjour, ils se présentaient. Beaucoup se méfiaient, des fois que cette machine ait l'intention de voler leur âme. Pour les restitutions de mouvements, c'était très difficile à imaginer. L'âme est mouvante. Les acteurs jouaient comme ils savaient jouer au théâtre. Les premières séances étaient des attractions foraines et côtoyaient la femme à barbe et le clown, l'équilibriste, les monstres. Les monstres se montrent, les monstres sont visibles, la lumière les fait surgir. Bientôt ils parleront, ils auront des couleurs, du relief, même de l'odeur. Les formes sont déformées par le mouvement, par la projection, je me suis projeté violemment contre un écran qui paraissait vide. Il était de tissu tendu et je n'ai pas rebondi, je me suis écrasé, je suis devenu très fin, si fin que je fus absorbé par le tissu. Je suis devenu lumière. Ainsi sublimé, je m'offris mille vies, mille décors, mille et une histoires.

Et nous aurions là proposée la panoplie des sentiments tenant en un mot, « émotion ». Le mystère, les éléments déchaînés et se calmant, l'attente, l'évocation du passé, l'idée de ruine tentant de se maintenir. Nous intéresse-t-il, ce personnage ? Peux-on se coller à lui, disons simplement, peut-on coller son image à la sienne pour apprendre quelque chose de soi, éventuellement de lui ? Souvent la comparaison nous dicte une façon de penser, oui. Fausse, tronquée, oui, toujours ; le professeur n'apprend pas la chose, il apprend à penser cette chose, à la formuler, le doigt sert à regarder la lune, on ne regarde le doigt que quand vraiment il n'y a rien d'autre à voir. S'il n'y a rien à voir, on étale ses mains devant soi aveuglément, on peut les appliquer sur les yeux, doucement, ce n'est pas une gifle, on laisse passer un peu de lumière pour savoir s'il fait jour et s'il fait nuit, c'est tout. Dans la salle obscure, fait-il nuit ? On complique tout, bien sûr, dès qu'on formule, dès qu'on nomme, dès qu'on veut être avec. Le personnage, je le suis, je suis le personnage, deux verbes et la même intention. Suivre, être.

Ce personnage, je m'y projette dès le début des images, joué par Nicholson (Shining de Kubrick), il est écrivain, il est dans un hôtel avec sa famille, je l'aide, il pète les plombs, je veux qu'il se rattrape, il perce une porte avec sa hache, je veux encore être en compassion, il est malade, ça l'a rendu fou et les fantômes sont méchants, le lieu est méchant, les couloirs sont sanglants. Je veux pourtant m'en sortir, tant pis pour lui, je deviens un labyrinthe, pas facile, je me complique en devenant aussi le froid, le personnage gèle, je l'ai quitté.

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Le personnage est un cowboy, joué par Wayne (La prisonnière du désert de Ford) qui va chercher la gamine volée ou empruntée par les Indiens, je l'accompagne en tous lieux, tous temps et même dans ses hésitations, je veux sauver Natalie Wood, j'en ferais presque un roman. Nous la ramenons au ranch. Au dernier plan, j'abandonne le personnage, je reste dans le foyer, il ira se perdre ailleurs, il est crépusculaire, je suis le jour, je suis le jour.

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Le personnage est un soldat, joué par Stallone, Rambo de Kotcheff (le 1, bien sûr), qui revient et se fait injustement emmerder. Je l'aide malgré mon inaptitude volontaire au combat. Je suis ses muscles. Ici, mon imagination fait quelques efforts, je grogne, je me débats, j'en prends plaisir, ça me réussit, il est heureux de mon regard sur lui. Bon, à la fin, il fatigue et son chef tente de le calmer. Rambo pleure, je m'en détache, je deviens, je deviens, voyons, je deviens directement la mort dans le Septième sceau de Bergman, hésitation, je deviens le chevalier joué par von Sydow, plus facile. J'apprends très vite à jouer aux échecs, j'apprends très vite les échecs, ça semble bien se dérouler même si c'est en noir et blanc. À la fin, je lâche ce personnage, je redeviens baladin, je suis sauvé de justesse. La mort peut attendre.

Sauvé pour devenir une multitude de personnages que Laborit observe dans Mon oncle d'Amérique de Resnais, À chaque scène, je veux me prêter au jeu, je suis des cerveaux, je me compare, je suis confus, j'ai les yeux rouges et de fines moustaches, je ferme mon regard. Je fuis. Je suis la fuite.

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Je rebondis dans un personnage joué par Bronson dans Il était une fois dans l'Ouest de Leone, totalement pris, partiellement magnifié et je me vois de très près, comme de très près je me vois dans Jeanne d'Arc de Dreyer jouée par Falconetti, le gros plan que je suis permet à la moindre larme d'être une vague de compassion et de douleur et le moindre sourire est une fête ouverte versée aux dieux et à la salle de jour et de nuit.

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Je suis la main de Welles dans son Citizen Kane, dont le souvenir fondamental s'échappe. Une boule de neige, Rosebud à la clef. Je suis le chauffeur du train pour Treblinka de Shoah de Lanzmann et je suis la mémoire et je suis l'insupportable fosse qui prend des humains avec aussi de la terre. Je suis les trous dans le drap de Ghost story de Lowery et je n'en reviens pas. Je suis Carell dans Bienvenue à Marwen de Zemeckis et je joue de moi, je me manipule et je cherche le présent. Aussi récemment, je fus Melander dans Border de Abbasi et je voudrais rester gentil, même quand je ne suis pas ce que je suis.

Je suis Jacques le chien de Benchetrit joué par Macaigne amoureux de Paradis qui ne l'aime pas et que... Vous ne savez pas, c'est difficile à évoquer, je suis le chien assis. Assis assis, fauteuil de cuir et de bois, fauteuil rouge, fauteuil bleu. Le vert dans la marine puis au théâtre puis au cinéma est la couleur du diable. Je suis Faust, jeune presque éternellement. Je suis un prénom. Eve. Laura. Pierrot l'fou. Juliette des Esprits, Monika, Gloria, Rebecca, Rocky (le 1, bien sûr), Johnny Guitar got his gun, je suis Thérèse enthousiaste, Viridiana offerte, je suis Christine, voiture fantôme, essence des déplacements. Je suis Pinocchio dans le cachalot, de bois, de chair sous de vagues humanités. Je suis Bogart lui-même dans Ouragan sur le Caine de Dmytrik. Il pète les plombs mais personne sinon moi ne l'a aidé, on l'accuse, on m'accuse, je prends ses billes d'acier pour des couilles, ça tourne dans la paume, je le lâche lâchement et je deviens soudain un avocat alcoolique qui compatit, alcool aidant, et qui engueule les bons penseurs.

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Mon attitude m'ayant un peu dégoûté, je me cherche un autre personnage et prudemment je n'entre pas dans lui. Dans elle puisqu'elle est Kristel jouant Emmanuelle (La 1, bien sûr) de Jaeckin. Des éléments de ma personne sont mis à contribution pour sauver continuellement Emmanuelle qui n'en demande pas tant, je suis alors Alain Cuny et j'aime bien avoir la voix étrange et pénétrante. Je m'attarde (la 2 puis la 3 puis la 4) et je quitte. Épuisé. Épuisée ?

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Non, oui, ça va nous quitter, on sait bien qu'avec le temps, l'incompétence devient une certitude. Profitons de l'instant d'observation pour un peu douter de ce personnage, à savoir moi ou je, pour en entrevoir les forces, les faiblesses et le devenir. Il s'épuise déjà. Il se ment, tout ce qu'il fait ne correspond pas à ce qu'il nous laissera. Inutiles parcours, inutiles séjours dans un paysage inutile à le faire changer. Nous nous lassons déjà de ses mauvaises humeurs, de son passé refoulé, de son accord un peu désuet avec la nature, avec les éléments sauvages quand il n'aspire qu'au silence et à l'oubli. Il va répliquer que nous devrions aussi affronter l'orage, que la peur nous dirige. Oui, oui, ne nous mouillons pas, n'attrapons pas le mal pour le plaisir de cette eau qui nous tombe dessus uniquement pour retourner à la mer. Quand il y a orages et éclairs, nous nous planquons, nous n'aimons pas dégouliner ni grelotter ni composer de soi-disant sublimes pensées qui ne sont qu'orgueil et désir d'une différence. Ce n'est pas ce que je voulais dire.

Je suis les rêves projetés qui vont en moi, les trouvant ridicules et me demandant comment on rêvait avant l'invention du cinématographe. Les rayures sur la pellicule en fin de bobine d'Andreï Roublev de Tarkovski m'éloignent de ce qui aurait dû être une révélation autant qu'un documentaire. Je suis les miracles que distille Dumont dans son écriture filmique et je veux être burlesque et mon intérieur se tord à vouloir devenir celui qui chute sans avoir mal, celui qui s'envole, celui qui parle au loin quand ses mots restent proches, celle dont le regard est soudain le mien et me voici belle et fragile et imprégnée de peur, je suis Golubeva.

Nous pouvons dès à présent chercher un autre sujet. Ah, elle, nous l'avions laissée de côté. Approchons-nous. Je suis Camille boudeuse, jouée par BB dans Le mépris de Godard. Déséquilibre, je suis Piccoli ? Je suis une caméra ? Je deviens Lang dans le rôle de Fritz Lang, oui, c'est bien meilleur. Je parle des voyages, des mythes et de leur nécessité. Je suis un secret derrière une porte.

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Je suis Gene Tierney, je suis amoureux de moi-même, enfin.

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Générique, je suis le monteur, l'assistant, on me remercie, je suis Catering, je suis le figurant, je suis un visa d'exploitation. Fin de bobine, mon visage.

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Ah me voici, le voici retrouvé, le voici qui se lève. Il remet son pull, sa veste, il va sortir. Oui, il va sortir, il hésite. Le jour, la nuit ?

 

Crédit photographique : Henry Brandon in The searchers© the Pratt Family Collection ; Le septième sceau/Image courtesy mpvtimages.com ; a Ghost story© Sailor Bear; Zero Trans Fat Productions and Ideaman Studios ; Border©Wild Bunch Germany ; CitizenKane© RKO Radio Pictures Inc.

 

 

 

 

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