Splitscreen-review Image du film de Ciro Guerra et Cristina Gallego intitulé Les oiseaux de passage

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Les Oiseaux de Passage

Publié par - 11 avril 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Consacré avec l’Etreinte du serpent en 2016, Ciro Guerra s’est tourné vers la co-réalisation avec sa productrice (et ex-femme) Cristina Gallego. Il en résulte un film précédé d'une réputation flatteuse, Les Oiseaux de Passage. Le film s'évertue avant tout à définir un lieu et une période. L’histoire s’étale des années 60 aux années 80 dans une région de la Colombie : la Guajira. Il s'agit d'une zone désertique où une ethnie native, les Wayuu, a réussi à conserver ses traditions à travers les siècles et malgré les invasions espagnoles, anglaises et néerlandaises.

Les Oiseaux de Passage s'ouvre sur un rituel perpétré au sein de la communauté. La coutume permet à Zaida d'être considérée comme une femme, donc d'être en âge de se marier. Sa beauté ne laisse pas indifférent le jeune Rapayet qui décide de participer au cérémonial et de la demander en mariage à sa mère Ursula. La somme de la dot exigée par la famille oblige Rapayet à trouver un moyen de gagner plus d’argent que ce que lui rapporte son travail de livreur. Une opportunité s’offre à lui quand il entend parler de touristes américains en quête de marijuana. Il saisit cette opportunité pour s'allier à un cousin Wayuu qui produit la fameuse plante. Pour Rapayet commence alors une ascension vers le pouvoir et le gain d'argent qui augurent d’une escalade des tensions et de la violence.

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Bien que très proche dans sa trame narrative du film criminel, Les Oiseaux de Passage se singularise par son ancrage dans une communauté très précise à un moment spécifique de l’histoire de la Colombie. On parle ici de la période de la « Marijuana Bonanza » dans laquelle la consommation récréative de la substance devint une pratique courante dans la contreculture américaine. Cette époque vit les premiers vendeurs colombiens passer du statut d’exploitants agricoles à de véritables barons du capitalisme. Cette transition est perceptible dans l'évolution matérielle de Rapayet et de sa famille. Au début, ils vivent en communauté dans des taudis alors que, plus tard, ils s'établissent, entourés de gardes du corps, dans une villa moderne isolée au milieu du désert.

L’ascension sociale des personnages principaux respecte un schéma narratif très occidentalisé. La progression reste néanmoins imprégnée de leur culture originelle et prend la tournure d’une tragédie antique. À compter du premier sang versé, la réussite des personnages principaux devient hubris et annonce la chute de ces derniers. Le film adopte le principe d'une tragédie découpée en cinq actes répondant à une structure pyramidale (ascension puis chute) et par divers signes prémonitoires qui jalonnent la trame. Il y a tout d’abord  les rêves de Zaida qui agissent de manière symbolique comme un pressentiment du danger qui guette les membres de sa famille. Toujours dans un registre allégorique, il y a les différents présages qu’Ursula fait par l'observation de la nature (tradition animiste des Wayuus).

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Le déclin, lui, se concrétise lorsque les tensions qui existaient entre Rapayet et ses partenaires empiètent sur les relations familiales et sur la vie de la communauté. On peut illustrer ce propos par une scène où Rapayet doit s'acquitter d'une dette contractée lorsque son beau-frère a offensé une famille alliée. Bien que Rapayet tente d’apaiser les tensions pour éviter toute « vendetta » ou une guerre entre les familles, son discours est constamment désavoué par les contradictions traditionalistes et sans compromis d’Ursula. La culture « primitive » se heurte à la culture émergente.

Ce passage souligne d’ailleurs un autre aspect peu exploité dans les films qui ont exploré l'émergence de cartels : l’importance et le rôle des femmes dans ces univers aux consonances machistes. Les Oiseaux de Passage avance que les formes de trafic, à l'évidence, sont placées sous une autorité majoritairement masculine mais que toute organisation criminelle ne peut fonctionner sans le maintient d'un équilibre domestique et familier qui, lui, dépend d'une forme de matriarcat incarné ici par Ursula.

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On pourrait résumer le film à partir de la polysémie de son titre : Les Oiseaux de Passage. Les oiseaux sont tout d’abord ceux que l’on voit physiquement à l’écran. Ce sont alors des prédictions funestes ou un rappel du passé de Rapayet qui le poursuit comme la marque de Caïn. Les oiseaux, ce sont aussi ces avions américains qui vont et viennent pour se ravitailler dans la Guajira et occidentaliser et assujettir, avec leur argent, la Colombie. Enfin, ils peuvent être associés à la définition de cette courte période où nombre de Wayuu ont tenté d'entrer dans la modernité tout en conservant une part de leur culture ancestrale. Ceux-là même qui ont disparu aussi vite qu’un peuple migrateur.

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Crédit photographique : ©Ciudad Lunar/Blond Indian/Mateo Contreras

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