Splitscreen-review Image de Douleur et Gloire de Pedro Almodovar

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Douleur et Gloire

Publié par - 18 mai 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Après un début de carrière qui se voulait en prise avec les mutations de la société espagnole, Pedro Almodóvar poursuit, avec son nouveau film, Douleur et Gloire, une veine mélodramatique initiée par La fleur de mon secret en 1995. Chez Almodóvar, le mélodrame épouse les contours de son ressenti. Que ce soit à partir de petits riens qui peuvent faire un tout ou à partir de grandes questions de société, Almodóvar construit, de film en film, une œuvre qui trouve sa cohésion dans la part autobiographique de celle-ci.

D’ailleurs, comme toujours, les films d’Almodóvar entretiennent, entre eux, des liens intimes et physiques. Pour qualifier ces connexions, nous pourrions même oser le terme de liens organiques tant les films d’Almodóvar ne cessent d'interagir entre eux sans pour autant reproduire à l’identique ce qui fut fait auparavant. Ces rappels thématiques et temporels n’ont rien de commun avec une figure de la répétition telle que la boucle ; ils relèvent plutôt de la spirale. Les résurgences du passé et des problématiques obsessionnelles du cinéaste sont de l’ordre de l’évocation ou du rappel. Si Almodóvar cite explicitement ses films antérieurs dans Douleur et Gloire (Tout sur ma mère, La mauvaise éducation, Volver), il prend soin de ne pas reproduire à l’identique les images originelles. Il ne faut d’ailleurs pas se méprendre et réduire Douleur et Gloire à une œuvre autarcique ou narcissique car, comme toujours, Almodóvar insère aussi dans les images de son nouveau film des allusions aux univers de quelques figures référentes. Ainsi Douleur et Gloire convoque Fellini, Bergman mais aussi quelques apparitions iconiques du mélodrame américain : Marilyn Monroe, Elizabeth Taylor

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Pour Almodóvar, les citations ne servent pas uniquement à instaurer des débats culturels (peinture et littérature sont également omniprésentes) que le film se chargerait d’animer. Les références utilisées dans Douleur et Gloire balisent et canalisent la dramaturgie. Les évocations d’autres univers filmiques agissent comme autant de soutiens au propos et à la pensée du cinéaste.

Douleur et Gloire marque cependant un tournant dans l’œuvre de Pedro Almodóvar. Pour deux raisons au moins. D’abord parce que les personnages féminins qui cristallisaient toutes les attentions de la mise en scène sont moins présents. Avec Douleur et Gloire, ce sont les hommes qui traduisent les questionnements récurrents du cinéaste. Puisqu’il choisit un homme comme personnage central de son film, qui plus est parce que ce personnage est un cinéaste, Almodovar ne peut plus distiller parcimonieusement les éléments autobiographiques que l’on percevait plus ou moins bien en fonction de nos connaissances sur l’homme qu’il est et son parcours artistique. Avec Douleur et Gloire, et c’est là l’autre élément qui marque une évolution de l’œuvre, les situations intimement liées au cinéaste s’affichent et s’affirment comme objets principaux du tissu narratif.

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On le comprend dès l’ouverture du film. Un panoramique vertical nous invite, de haut en bas, à pénétrer dans l’eau bleue d’une piscine. Cut. Le plan suivant nous positionne sous la surface de l’eau. Travelling avant. Le spectateur est invité à entrer dans le film en apnée. Le travelling avant a pour fonction d’entraîner le spectateur vers une logique dramaturgique que le cinéaste met en place. Par ce mouvement d'appareil, Almodóvar soustrait le public de la réalité objective du monde extérieur pour le conduire, le temps du film, vers une autre réalité. Celle de Douleur et Gloire. Une réalité qui va devenir une vérité subjective puisqu’elle sera associée à la pensée de son créateur, le metteur en scène. Nous entrons dans la fiction pour atteindre le cœur du propos de celle-ci. Le mouvement de caméra et la composition du plan convergent vers une silhouette d’homme située sous l’eau dans une position qui laisse entendre que le personnage est assis.

Il n’en est rien. Il se laisse flotter. Il est hors du monde, comme nous finalement. Il s’est coupé de la réalité pour en intégrer une autre, une réalité amniotique. La caméra suit sa progression. Puisque l’homme a fait surface pour reprendre son souffle et revenir au monde, la caméra se situe au-dessus de l’eau et file droit vers le visage du personnage interprété par Antonio Banderas et qui se nomme pour les besoins du film, nous l’apprendrons plus tard, Salvador. C’est donc ça la logique filmique, le visage de Salvador qui rappelle ouvertement celui de Pedro Almodóvar. Mais le visage, au cinéma, c’est beaucoup. C’est déjà la figure principale du mélodrame, un genre filmique que Pedro Almodóvar explore au moins depuis, nous l’avons dit, La fleur de mon secret. Précisons alors comment cela nous renseigne sur les intentions du cinéaste.

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Le mélodrame est un genre défini par la mise en place d’une atmosphère qui a pour but de rendre compte de la souffrance ou, au moins, des questions existentielles qui habitent une ou plusieurs âmes tourmentées. Dans le mélodrame, l’une des figures de style privilégiées est le gros plan. Pour une raison simple. Ce dernier a la faculté de rendre compte de la tragédie vécue par un ou plusieurs personnages et de nous en faire mesurer les conséquences. Le gros plan, en général, est donc le moyen le plus pertinent pour faire éprouver aux spectateurs des sensations qui résultent des problèmes rencontrés par le personnage.

Pour Almodóvar, le mélodrame a pour finalité de constituer un paysage de l’âme qui traduit la nature des relations entre les personnages. Revenons donc à Douleur et Gloire et à l’enchaînement de ses plans. Nous sommes entrés dans le film (travelling avant) afin de saisir quels en sont les enjeux résumés par un visage, celui de Salvador (personnage de cinéaste qui fut repéré selon le scénario, comme Almodóvar, dans les années 1980 grâce à des films audacieux). Salvador/Banderas/Almodóvar, trois figures qui contiennent la complexité des enjeux du film.

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Soudainement, par un cut rapide, l’eau bleue stagnante de la piscine est escamotée au profit d’une eau de rivière, courante donc. Au bord du cours d’eau, 4 femmes, accompagnées d’un petit garçon, lavent du linge à la main. Le passage du gros plan sur le visage de Salvador à ce groupe d’individus où ne figure qu’un seul personnage masculin indique que l’adulte et l’enfant ne font qu’un. Flash-back ? Sans doute. La vision, en tout cas, dans son surgissement filmique, ne laisse pas de place au doute. Le film sera vu par et pour Salvador. Au début de Salvador, comme l’indique la naissance du souvenir, il y avait cet enfant qui était visiblement proche de sa mère.

Douleur et Gloire ne cache donc rien de son penchant pour l’observation du masculin. Même si les femmes seront importantes comme toujours. Ce sera le cas de la mère dans le passé, bien sûr, ou l’assistante dans le présent de Salvador. Même si le cinéma d’Almodóvar continue de se laisser traverser par de sublimes personnages féminins, le cinéaste décide de se livrer plus ouvertement et ainsi de devenir le centre du propos filmique. Comment, à ce titre, ne pas évoquer la remarquable suite de scènes qui conduisent Salvador, enfant, à prendre conscience de ses attirances sentimentales et sexuelles ?

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La famille emménage dans une maison troglodyte, sorte d’allégorie d’une allégorie, celle de la caverne. Celle du début du savoir. Salvador, enfant pré-pubère, entre dans les lieux sans aucune réticence, au contraire de sa mère. Il est le premier à constater qu’une ouverture située au centre de l’espace laisse entrer la lumière. Le puits de lumière établit un contact entre la demeure et le cosmos sans oublier la lumière solaire. C’est ainsi que, positionné sous cette ouverture, Salvador, enchanté par sa découverte et l’aspect magique de celle-ci, clame son enthousiasme à sa mère. C’est sous ce même puits de lumière, après y être resté assis pour lire pendant qu’un ouvrier termine quelques travaux d’aménagement, que Salvador fera l’expérience la plus significative de sa jeune vie.

Chez Platon, l’homme qui accède à la connaissance fait l’expérience de l’incompréhension et de la solitude puisque ceux à qui il raconte ce qu’il vient d’assimiler ne le croient pas. Salvador, est resté trop longuement à lire sous la lumière du soleil, donc à absorber du savoir. Il décide de s’étendre dans son lit pendant que l’ouvrier se lave après avoir effectué les travaux demandés. Lorsque l’homme demande à l’enfant de lui apporter une serviette, Salvador découvre la nudité du corps du jeune adulte. Salvador laisse échapper de ses mains la serviette et l’enfant s’évanouit littéralement, victime d’une fièvre soudaine. Il vient de découvrir le désir/el deseo (nom de la société de production de Pedro Almodovar), le premier, celui qui est à l’origine de l’homme qu’est devenu Salvador/Almodóvar. Tout est là, tout est dit : la maison, la caverne, la mère, le désir, la connaissance et le cinéma, tout un monde se matérialise sous nos yeux et pas n’importe lequel, celui de Pedro Almodóvar.

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Copyright El Deseo - Manolo Pavón

Crédit photographique : © STUDIOCANAL / El Deseo 2019 et © El Deseo - Manolo Pavón

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