Splitscreen-review Photo de Bong Joon-ho palme d'or au Festival de Cannes 2019 pour Parasite ©afp

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Festival de Cannes 2019 - Bilan et palmarès

Publié par - 28 mai 2019

Catégorie(s): Cinéma

À peine clôt, le Festival de Cannes suscite encore et toujours, comme chaque année, des commentaires en tous genres. Les avis teintés d’agacements ou de satisfactions fusent de toute part. Ainsi se voit prolonger le plaisir d’avoir découvert, qu'on le veuille ou non, le meilleur de la production mondiale annuelle. La fenêtre sur le monde que "Cannes" incarne se referme et le ton est donné pour une année de films, jusqu’à la prochaine édition. Ne boudons donc pas notre plaisir et revenons, nous aussi, sur cette édition du festival. Il est primordial, avant de formuler quelques remarques à propos du palmarès et ce qui le caractérise, de souligner la qualité de cette sélection 2019. Au contraire d’années peu relevées (2003 par exemple), le nombre de films qui pouvaient prétendre à un prix était bien plus élevé que le nombre de récompenses à attribuer. S’il est traditionnellement acquis que chaque festivalier vit, en fonction de ses goûts, des frustrations à l’écoute du nom des lauréats, cette année, devant la qualité globale des films proposés, sans aucun doute possible, nombre de débats sans fin sur l’attribution des prix allaient proliférer. Or, étrangement, 48 heures après le verdict, il semble que ce ne soit guère le cas. Tentons de comprendre.

Avant de revenir sur le palmarès, il faut s’arrêter sur le discours inaugural du président du jury de ce 72ème Festival de Cannes, Alejandro González Iñárritu. Le cinéaste s’est avancé d’un air faussement décontracté afin de déclarer à l’assistance qu’il lui (nous) faudra considérer le palmarès qui sera énoncé lors de la soirée pour ce qu’il est. C’est-à-dire la conséquence d’une opinion ponctuelle formulée par 9 individus inévitablement conditionnés par leurs émotions et leurs pensées du moment. Puis, dans un second temps, le cinéaste mexicain ajoute que les grands films absents du palmarès seront réhabilités par le temps qui fera son œuvre et agira comme le véritable juge de paix qualitatif de cette sélection 2019.

Splitscreen-review Photo des lauréats du Festival de Cannes 2019©-AFP-Valéry-Hache
Photo des lauréats du Festival de Cannes 2019©-AFP-Valéry-Hache

Sur le coup, nous pensions que cela n’augurait rien de bon. D’une certaine manière, Iñárritu laissait poindre certaines discordances internes au jury et, sans doute, des regrets personnels ou collectifs quant à l’éviction de certains films. Les commentateurs les plus virulents avanceront même qu’Iñárritu s’est excusé par avance d’un palmarès qui, sciemment, a laissé de côté quelques grands films du Festival en occultant la question de l’art cinématographique pour privilégier des films en résonance avec des sujets d’actualité (tendance récurrente ces dernières années).

Dans une certaine mesure, cette lecture du propos d’Iñárritu n’est pas totalement dénuée de sens. Mais, selon nous, les jugements formulés en ce sens sont partiaux car ils font abstraction de la seconde partie de la déclaration. Il faut donc aussi considérer pleinement l’argument temporel énoncé par le président du jury pour évaluer le palmarès. Ce que nous ne cessons d'ailleurs de clamer à l’issue de chaque Festival de Cannes.

Splitscreen-review Image de Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles Copyright-SBS-Distribution
Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles Copyright-SBS-Distribution

Derrière l’argument d’Iñárritu se dressent deux phénomènes inhérents à tout jury et à tout palmarès de festival. D’abord, le propos sous-tend que les décisions d’un jury relèvent d’une opinion subjective et ne doivent en aucun cas être considérées comme un jugement de valeur qui reposerait sur des critères objectifs (reconnaissance de la forme et des schémas narratifs). Ensuite, cela affirme la volonté de faire des choix dictés par une logique ou quelques idées universelles aptes à trouver des points de convergence entre des individus qui proviennent de différents horizons afin de porter un jugement sur des œuvres (faits de société, questionnement sociologique, interrogation politique, etc.).

À la relecture du palmarès, une fois l’émotion retombée, il apparaît que le jury a fait des choix qui répondent, sans aucun doute possible, à un axe défini par des problématiques précises et contemporaines. À distance, les films plébiscités dialoguent entre eux à partir de sujets communs, complémentaires ou même opposés. Il est évident que les films de Ladj Ly (Les misérables), de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (Bacurau) ou des frères Dardenne (Le jeune Ahmed) portent un regard sur les sociétés occidentales et leur difficulté à résoudre certains problèmes comme le rejet, par quelques catégories sociales ou communautaires, des modèles démocratiques que ces sociétés proposent.

Splitscreen-review Image du film des frères Dardenne intitulé Le jeune Ahmed Copyright-Christine-Plenus
Le jeune Ahmed réalisé par les frères Dardenne Copyright-Christine-Plenus

De la même manière, la présence au palmarès des films de Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu), d’Elia Suleiman (It must be heaven), de Mati Diop (Atlantique) et même de Bong Joon-ho (Parasite) souligne, par la thématique centrale des œuvres, la volonté d’honorer des films qui soudainement nous imposent l’existence de groupes d’individus qui traversent le monde ou leur temps sans pour autant habiter pleinement le territoire ou la carte qui délimitent les espaces qu’on veut bien leur octroyer (on pourrait également étendre cette thématique à quelques films cités autour de l’idée précédente). Cela agit comme une forme d’exaltation par l’image filmique d’une humanité rejetée en raison de ses différences (sexuelles, religieuses, politiques, sociales ou ethniques).

De ce point de vue, le palmarès tourne autour de l’idée du politique et du sociologique et les choix du jury expriment une ligne de conduite qu’il convient d’estimer pour sa cohérence et sa pertinence. Mais le problème de cette intention, c’est que le principe ne s’accommode pas toujours d’une forme cinématographique pleinement aboutie et, donc, qu'il a ses limites. Le cinéma délaisse parfois sa finalité artistique pour devenir un support, le film devient thèse et perd en pérennité, il s’inscrit alors dans le présent et se destine à n’être que le témoignage d’un instant de la vie de nos sociétés. Cela fait l’éloge d’une histoire immédiate. On en revient donc à la lucide déclaration d’Iñárritu.

Splitscreen-review Image d'Atlantique de Mati Diop Copyright-Les-films-du-bal
Atlantique de Mati Diop Copyright-Les-films-du-bal

Après avoir reconnu les mérites d’un jury concentré sur une éthique politique teintée de morale citoyenne, sans doute est-il temps de se pencher sur ce qu’il reste, cinématographiquement, de cette 72ème sélection cannoise. Point d’oubliés dans ce palmarès au regard de la ligne directrice énoncée. Le cap fut maintenu et des films reconnus pour des qualités artistiques ont été écartés de potentielles récompenses pour ne pas déroger aux finalités convenues. Cependant le cinéma, comme phénomène artistique, était bien présent cette année et le Festival de Cannes 2019 était, d’après le plus grand nombre, excellent.

Le niveau d’une manifestation telle que le Festival de Cannes ne se mesure pas aux habituels 4 ou 5 grands films qui figurent systématiquement dans la sélection chaque année. Il se vérifie par son niveau moyen et celui des (plus ou moins) faibles productions présentes. Sur ce point, le Festival de Cannes s’est particulièrement distingué cette année et, si certains films ont paru bien pâles par rapport à d’autres, il ne faut surtout pas en déduire qu’ils sont dénués d’intérêt. Ainsi, ces films moins cotés ou mal considérés pâtissent parfois de leur inadaptation au format "festival de cinéma" qui veut que le jeu des comparaisons s’invite inévitablement et parfois inconsciemment dans le regard que les observateurs portent sur une œuvre. Les films sélectionnés étaient tous (même les moins aboutis), pour diverses raisons, dignes d’intérêt.

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Douleur et Gloire de Pedro Almodovar

La compétition fut éclaboussée par le talent de certains cinéastes. Sans vouloir faire injure aux prétendants, il nous est apparu que 5 œuvres se détachaient du lot pour avoir su concilier recherche formelle et développement dramaturgique. Parmi ces films qui ont témoigné d’inventivité, de maîtrise voire de brio, nous ne reviendrons pas sur Douleur et Gloire de Pedro Almodovar que nous avons déjà chroniqué et qui nous a semblé réunir toutes les qualités qui déterminent le niveau remarquable d’une œuvre.

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Une vie cachée de Terrence Malick Copyright-UGC-Distribution

De la même manière, en respectant la chronologie de la programmation du festival, Une vie cachée de Terrence Malick s’est affirmé très rapidement comme une œuvre majeure. Dès les premiers instants, dès les premiers plans du film, la sensation d’être en présence d’une œuvre hors norme gagne le spectateur. Le film développe sa logique, ses plans, ses sons, ses couleurs pour magnifier les habituelles problématiques du cinéaste. Un homme fait le choix d’abandonner une vie où, s’il acceptait de se détourner de ses principes, il serait dépossédé, selon lui, de l’essence des choses. Pour ce fermier autrichien, l’existence ne vaut que si l’on s’accorde avec ce qui nous entoure et toute forme de corruption possible ne saurait apporter de satisfaction spirituelle suffisante pour contredire ce principe.

Une vie cachée sacralise le quotidien d’un homme qui vit au diapason du temps et de l’espace. Les sonorités qui nous parviennent traduisent les échanges, le dialogue qui s’instaurent entre l’être et la nature dans laquelle celui-ci évolue. Une vie cachée arpente, philosophiquement, par l’image et le son, la notion de sublime. Le personnage du film de Malick refuse de prêter allégeance au régime hitlérien parce qu’il sait que par cet acte il souillerait à jamais ce qui établit le lien d’élection qui le relie au monde. Il sait que son être fait partie d’un tout et il ne peut se résigner à s’y soustraire sous peine de nuire à ce tout. Alors le tout en question se dit par ce qu’il incarne. Le corps et l’âme sont en parfaite adéquation avec le monde et le personnage cristallise à lui seul une osmose parfaite entre l’homme et l’espace qui est le sien. Le refus de servitude, au-delà de la dignité absolue de l’acte et de la décision, distille un sentiment de grandeur, d’être en présence de quelque chose qui nous dépasse, qui est informe mais que l’on peut ressentir, le sacré. L’homme et le monde ne font qu’un.

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Parasite réalisé par Bong Joon-ho

La palme d’or attribuée à Bong Joon-ho pour Parasite (en salles le 5 juin prochain) ne souffre d’aucune contestation possible. Le film est une sorte de radiographie des maux latents d’une société qui s’abîme dans sa volonté à effacer toute trace d’un passé douloureux sans en affronter les conséquences. Derrière des apparences clinquantes, la monstruosité sommeille. Qu’elle prenne le visage de l’ignorance, de l’inconsistance ou de l’oubli, la monstruosité qui était la mesure étalon du quotidien sud-coréen pendant de nombreuses années ne peut disparaître du jour au lendemain. Elle fait partie d’un modèle comportemental qui, à la moindre contrariété, laisse ressurgir (les réflexes ont la vie dure) l’entreprise de déshumanisation de l'autre qui fut pendant longtemps la norme des rapports sociologiques.

Splitscreen-review Image du film de Marco Bellocchio intitulé Le traître-Copyright-01-Distribution
Image du film de Marco Bellocchio intitulé Le traître-Copyright-01-Distribution

À un degré sans doute moindre au regard de ces trois œuvres, mais témoignant d’un talent conséquent, Le traître de Marco Bellocchio fit également forte impression. Bellocchio poursuit son entreprise d’auscultation du fonctionnement politique transalpin contemporain en parcourant l’histoire plus ou moins récente de l’Italie. Le traître est un film qui s’inscrit dans le prolongement parfait de Buongiorno notte. Les scandales et les accointances entre le pouvoir politique et les systèmes maffieux confirment que le mal est profond et qu’il n’y a sans doute pas de hasard à ce que la multiplicité des scandales politiques divers conduise l’Italie vers ce qu’elle est aujourd’hui.

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Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino-Copyright-Sony-Pictures

Nous attendions beaucoup du nouveau film de Quentin Tarantino. Once upon a time in Hollywood, dès son titre, ne dissimulait rien de l'hommage qu'il rend au cinéma américain. Comme toujours, Tarantino transcende les frontières qui prétendent le circonscrire à un genre précis pour réaliser un film hommage au cinéma tout court. Tarantino nous livre une peinture du milieu hollywoodien traversé de nouvelles tendances esthétiques et formelles (asiatiques et européennes). Mais c’est aussi plus que cela. Le film outrepasse le regard qu’il pourrait simplement porter sur le changement radical qui opère dans les logiques de productions filmiques dans les années 60. Car le cinéma est un reflet du monde. Once upon a time in Hollywood est aussi une retranscription des changements qui opèrent en profondeur dans les sociétés occidentales en cette fin des années 60. Le film mesure l'impact de ces modifications sociétales sur les méthodologies de travail, même sur celles qui étaient en vigueur à Hollywood, mais c'est aussi un film sur le désenchantement. Comme tout film de Tarantino, Once upon a time in Hollywood est un hymne au cinéma dans le sens où le cinéaste, par les transcendances proposées, en fait un espace de vérité poétique qui se substitue à la réalité concrète qui est la nôtre pour incarner l’une des fonctions essentielles du cinéma : sa capacité à ouvrir une fenêtre sur une illusion souvent plus belle que la tangibilité qui nous entoure. Le 72ème Festival de Cannes s’est refermé, il ne nous reste plus qu’à écouter Tarantino et ouvrir la fenêtre donc, aller au cinéma.

Palmarès complet du 72ème Festival de Cannes :

PALME D'OR
Gisaengchung (Parasite) réalisé par Bong Joon-Ho

GRAND PRIX
Atlantique réalisé par Mati Diop

PRIX DE LA MISE EN SCÈNE
Le jeune Ahmed réalisé par Jean-Pierre & Luc Dardenne

PRIX DU JURY EX-ÆQUO
Les Misérables réalisé par Ladj Ly
Bacurau réalisé par Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

PRIX D'INTERPRÉTATION MASCULINE
Antonio Banderas dans Dolor y Gloria réalisé par Pedro Almodovar

PRIX D'INTERPRÉTATION FÉMININE
Emily Beecham dans Little Joe réalisé par Jessica Hausner

PRIX DU SCÉNARIO
Céline Sciamma pour Portrait de la jeune fille en feu

MENTION SPÉCIALE
À Elia Suleiman pour It must be heaven

Splitscreen-review Image de THE DISTANCE BETWEEN US AND THE SKY réalisé par Vasilis KEKATOS Copyright-Droits-réservés
THE DISTANCE BETWEEN US AND THE SKY réalisé par Vasilis KEKATOS Copyright-Droits-réservés

COURTS MÉTRAGES
PALME D'OR
The Distance between us and the sky réalisé par Vasilis Kekatos

MENTION SPÉCIALE DU JURY
Monstruo Dios réalisé par Agustina San Martin

Splitscreen-review Image de La Vie invisíble d'Eurídice Gusmão réalisé par de Karim AÏNOUZ Copyright droits réservés
La Vie invisíble d'Eurídice Gusmão réalisé par de Karim AÏNOUZ Copyright droits réservés

UN CERTAIN REGARD
PRIX UN CERTAIN REGARD
A Vida Invisivel de Euridice Gusmao (La Vie invisíble d'Eurídice Gusmão) réalisé par de Karim Aïnouz

PRIX DU JURY
O que arde (Viendra le feu) réalisé par Oliver Laxe

PRIX D’INTERPRÉTATION
Chiara Mastroianni pour Chambre 212 réalisé par Christophe Honoré

PRIX DE LA MISE EN SCÈNE
Kantemir Balagov pour Beanpole (Une grande fille)

PRIX SPÉCIAL DU JURY
Liberté réalisé par Albert Serra

COUP DE COEUR DU JURY EX-ÆQUO
La femme de mon frère réalisé par Monia Chokri
The Climb réalisé par Michael Angelo Covino

MENTION SPÉCIALE DU JURY
Jeanne réalisé par Bruno Dumont

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NUESTRAS MADRES réalisé par César DÍAZ Copyright-Pyramide-Distribution

CAMÉRA D’OR
Nuestras Madres réalisé par César Diaz présenté dans le cadre de LA SEMAINE DE LA CRITIQUE

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MANO A MANO réalisé par Louise COURVOISIER -copyrightAugustin-Bonnet-

CINÉFONDATION
PREMIER PRIX
Mano a mano réalisé par Louise Courvoisier / CinéFabrique, France

DEUXIÈME PRIX
Hieu réalisé par Richard Van / CalArts, États-Unis

TROISIÈME PRIX EX AEQUO
Ambience réalisé par Wisam Al Jafari / Dar al-Kalima University College of Arts and Culture, Palestine
Duszycszka réalisé par Barbara Rupik / PWSFTviT, Pologne

COMMISSION SUPÉRIEURE TECHNIQUE
Le Prix CST de l’Artiste-Technicien 2019 est attribué à : Flora Volpeliere pour le montage et Julien Poupard pour le cadre et la lumière du film de Ladj Ly : Les Misérables.

Une mention spéciale est attribuée à Claire Mathon, la Directrice de la Photographie des films Atlantique et Portrait de la jeune fille en feu.

Le jury tient à souligner l’exceptionnelle Direction Artistique de Lee Ha-jun sur Gisaengchung (Parasite)

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