Splitscreen-review Image du DVD de Utoya, 22 juillet réalisé par Erik Poppe et édité par Potemkine Films

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Utøya, 22 Juillet

Publié par - 18 juin 2019

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Il existe un modèle filmique qui vise à exorciser les maux d’une histoire récente ou contemporaine. Pendant longtemps, il fut l'apanage du cinéma américain qui, ainsi, n'a jamais cessé d'explorer les effets des événements qui ont jalonné (et qui continuent de le faire) le développement de cette nation. Sans parler d'une histoire mythifiée ou inventée par l'image (le Western), le cinéma américain a su entrer en résonance avec les réalités sociales et politiques des USA (Guerre de Sécession, Prohibition, phénomènes criminels, Seconde guerre mondiale, Guerre de Corée, Guerre du Vietnam, les guerres en Irak, etc.). Depuis le début des années 2000, le principe gagne le cinéma international de manière conséquente. La complexité de pareille entreprise est de concilier réussite formelle sans pour autant nuire à l’intégrité morale et physique des personnes impliquées directement ou indirectement dans les cas étudiés par les films. Deux solutions s’offrent aux créateurs de ces œuvres : coller le plus possible à la réalité des faits et prendre le risque de produire un film qui se contente de relater ce que nous savons déjà par la prolifération des couvertures médiatiques (Le 15h17 pour Paris). Ou bien, seconde possibilité, opter pour une reconstitution qui laisse pénétrer ouvertement tout un aspect fictionnel dans les zones invérifiables des phénomènes traités (Vol 93, Taj Mahal, Munich, Carlos, Zero Dark Thirty, etc.). Utøya, 22 juillet d’Erik Poppe est en soi une curiosité formelle puisque le cinéaste a choisi de situer son film dans cet entre-deux intentionnel.Splitscreen-review Image du DVD de Utoya, 22 juillet réalisé par Erik Poppe et édité par Potemkine Films

Le film revient sur le massacre perpétré le 22 juillet 2001 par un militant norvégien d’extrême droite nommé Anders Breivik sur l’île d’Utøya où s'était établi un camp de la Ligue des jeunes travaillistes. Entre les premiers coups de feu et l’arrestation du terroriste, 72 minutes se sont écoulées. Une éternité au bout de laquelle 69 des jeunes présents sur l’île furent retrouvés morts. Notons que, sur cette même affaire, Paul Greengrass, pourtant cohérent sur Vol 93, a réalisé pour les besoins de Netflix un film (Un 22 Juillet) que l’on qualifiera, pour rester modéré, d’inepte.

Avec Utøya, 22 juillet, Erik Poppe place sa caméra à hauteur des victimes. Il choisit de suivre Kaja (remarquable Andrea Berntzen), un personnage fictif, pendant la durée de la tuerie. Poppe prend des décisions qui sont conditionnées par ses intentions premières : rendre compte de l’horreur et témoigner de la colère qui s’est emparée d’une partie de la population norvégienne (lui compris) lorsque la nature des faits fut révélée.

Erik Poppe définit ses intentions, simples, humbles et respectables : rester du côté des victimes, c’est-à-dire choisir son camp et éliminer autant que faire se peut l’image du tueur afin de ne surtout pas en faire une sorte de modèle iconographique pour tout individu tenté par l’image romantique et interprétative du terrorisme.Splitscreen-review Image du DVD de Utoya, 22 juillet réalisé par Erik Poppe et édité par Potemkine Films

L’auteur du carnage est présent. Le son des détonations le situe par rapport à un espace rendu fluctuant et abstrait par les déplacements et les fuites des victimes potentielles. Il est là, nulle part et partout en même temps. Le Mal envahit l’île et les consciences de chacun. C'est ce dont rendent compte les rencontres faites par Kaja au hasard des infortunes ou des fuites rendues aléatoires par la topographie et la taille de l’île d’Utøya.

Poppe fait un choix esthétique conséquent et osé : puisque nous sommes du côté des victimes, il nous faut éprouver par la durée et par le son l’irruption de l’ignominie la plus abjecte dans l’espace d’Utøya. Le film est donc constitué de plans séquences qui dissimulent leurs raccords afin de donner l’illusion d'une continuité indexée sur  la temporalité du massacre (72 minutes). Le ton est donné dès l’ouverture du film. Utøya, 22 juillet s’ouvre sur des plans de caméras de vidéo-surveillance situées dans le quartier des ministères à Oslo. Une bombe explose et nous découvrons les effets de la déflagration par l'intermédiaire des images captées à ce moment-là (8 personnes sont mortes dans le quartier des ministères à Oslo ce jour-là). Un carton interrompt le défilement des images. Il nous indique que nous prenons la direction de l'île d'Utøya. Le plan suivant nous permet de découvrir un campement composé de multiples toiles de tente situées dans une clairière. Des arbres s’interposent entre la caméra, donc nous, et l’espace du camp. Des jeunes gens passent devant la caméra sans s'arrêter. Il est donc impossible de les identifier. Ils s'expriment à propos de l'attentat d'Oslo et nous comprenons qu'ils n'ont guère d'informations puisque le réseau téléphonique accessible depuis l'île n'est pas de qualité. Soudain, une jeune femme, Kaja, entre dans le champ en plan moyen. Elle se fige dans le cadre. Elle se retourne vers la caméra, nous fait face, nous regarde et prononce ces mots terribles : « Vous ne comprendrez jamais rien ». Puis elle ajoute : "Vous devez m'écoutez, d'accord ?". Elle se retourne et poursuit une discussion téléphonique avec ses parents. Nous venons, inconsciemment, de passer un contrat avec elle. Nous allons suivre Kaja et vivre en sa compagnie les atrocités perpétrées sur l'île d'Utøya. Mine de rien, Erik Poppe vient d'abolir la frontière qui sépare la fiction de la réalité. La question qui nous est directement posée est celle du point de vue et de la finalité de celui-ci : il ne s’agit pas d’appréhender par la raison un acte qui échappe à toute forme de rationalité mais de l’éprouver. L'usage du plan-séquence devient plus que cohérent.Splitscreen-review Image du DVD de Utoya, 22 juillet réalisé par Erik Poppe et édité par Potemkine Films

Lorsque nous partagerons la fuite de Kaja, nous reviennent à l’esprit la méthodologie et la logique d’Elephant de Gus Van Sant que nous associerons aux premiers mots prononcés par Kaja dans le film. Comme dans le film de Van Sant, des hypothèses seront formulées tout au long du film. Mais la différence est notable. Chez Van Sant, il s’agissait de contester les spéculations hasardeuses qui furent avancées quant aux origines et aux causes des tueries qui inspiraient Elephant. Dans Utøya, 22 juillet, les interrogations portent essentiellement sur le raisonnement des victimes qui échafaudent moult théories pour comprendre d’où proviennent les détonations et à quoi elles correspondent puis, une fois le champ des possibles réduit à une seule expression, le questionnement sera assujetti à une seule idée : comment échapper à un destin funeste. Nous ne comprendrons jamais et les victimes directes ou indirectes non plus. Il nous reste le témoignage de Kaja et de ceux qu'elle croise. La peur, l'incompréhension, la survie, la résignation, l'horreur, tout se dit. Plus, cela se montre.

Utøya, 22 juillet respecte à la lettre les principes intentionnels définis par Poppe. On louera (ou non) ses choix. Surtout, il convient de les respecter car, au moins, ils sont le fruit d'une résolution morale. Ces intentions ont le mérite de déterminer et de délimiter les vertus d’une entreprise qui tend à inscrire cet événement majeur de l’histoire norvégienne sur une frise historique qui concerne toutes les nations occidentales.Splitscreen-review Image du DVD de Utoya, 22 juillet réalisé par Erik Poppe et édité par Potemkine Films

L'image du DVD est d'une qualité irréprochable.

Pour ce qui est des suppléments, deux modules sont présents : Utøya, 72 minutes qui nous ont changés pour toujours (making-of de 22’) et Avant Berlin (2’). Le premier complément détaille les modalités du tournage et revient sur les motivations intentionnelles de Poppe et de la production.

Le complément intitulé Avant Berlin est un court film réalisé par Erik Poppe en mode selfie alors qu'il vient de finir le mixage du film et qu'il rentre chez lui au milieu d'une nuit neigeuse. On perçoit dans le propos la fatigue engendrée par un projet inévitablement douloureux, la satisfaction mais aussi l'inquiétude du créateur qui sait que très bientôt son œuvre ne lui appartiendra plus et qu'il devra l'abandonner aux spectateurs.

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