Splitscreen-review Affiche de l'exposition Sorcières ! à l'espace H2M de Bourg-en-Bresse

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Sorcières !

Publié par - 21 juin 2019

Catégorie(s): Expositions / Festivals

Interroger les marges de la société, là où sont recluses les personnes mises au ban, c’est connaître un peu mieux la société elle-même, ce qu’elle ne veut pas ou ne plus voir. L’exposition Sorcières ! au H2M de Bourg-en-Bresse nous invite à travers les représentations plastiques aussi diverses que les vidéos, les photos, la peinture, les installations, les livres de démonologie et, surtout, le document sonore à comprendre cette fascination-répulsion qui, au cours des âges, a pu amener des hommes instruits, des intellectuels, dès la période de la Renaissance, à recourir à la persécution envers un groupe de femmes devenues indésirables pour une partie de la société. Il faut alors séquencer l’exposition, en deux temps.

Dans un premier temps, deux types d’œuvres pour entendre ce passé, celui de la chasse aux sorcières, ce sont des travaux littéraires et sonores. Le deuxième temps, plus contemporain, lui, sera axé autour de trois œuvres : une installation, un dessin et une série de photos pour répondre à cette question : qu’ont à nous dire aujourd’hui les sorcières ?

D’abord le passé. ll faut écouter une voix, enfin deux voix. Celles de deux acteurs, Richard Bohringer et Elina Löwensohn qui, sous la direction de Céline du Chéné, lisent des parties du procès de Michée Chauderon. Elle fut la dernière femme accusée de sorcellerie brûlée à Genève le 6/04/1652.

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La ronde de katia Bourdarel© Thomas Soulié-Courtesy Galerie Aeroplastics, Bruxelles.

Ces voix sont audibles dans la montée de l’escalier de cet hôtel particulier du XVIIIème siècle qui mène au deuxième étage. Suspendu au plafond, un groupe d’une vingtaine de corbeaux conçus à partir de bois brûlé par katia Bourdarel. L’œuvre s'intitule La ronde. Elle nous accompagne dans une pièce sombre, et un livre de 1617 est exposé. On en trouvera deux autres dans les salles suivantes. Notre rapport au passé tient dans ces livres et des archives judiciaires conservées. Le passé s’entend. Des livres et des voix et rien d’autre pour lors. Des voix pour incarner une réalité, une vieille femme veuve venue de la campagne pour travailler à Genève et qui est lavandière. Et le juge qui cherche à confondre Michée Chauderon. Et puis des livres traitant de démonologie qui exposent des stéréotypes, un idéal-type de la sorcière qui guide les actions des juges. Entre sources judiciaires et traités de démonologie, ne reste que ce dialogue pour nous relier à cette femme. Pas indispensable de lire ces traités, les juges l’ont fait et le mal a été fait. On l'a dit, Michée Chauderon commerçant avec le Malin, elle est donc sorcière. Seulement écouter. Et quelles voix ! Traverser deux salles et prendre les écouteurs. Cela dure environ cinq minutes.

Ici tout est affaire de signes. Ce sont eux qui révèlent les sorcières. Les corbeaux comme messagers, leurs attributs habituels comme balai, chapeau, fioles à philtres ou chaudron. Mais entre les années 1560 et 1660, en Europe, période de chasse aux sorcières, ce sont des signes corporels qui sont recherchés par les juges. Ils recherchent les marques dites insensibles. Le procès est alors secret et se fait à charge.

Le 6/03/1652, au troisième jour, des maîtres-chirurgiens auscultent le corps nu et rasé de Michée Chauderon : “par le moyen de notre aiguille, avons éprouvé quelques marques où elle a eu un sentiment de douleur extrême avec perte de sang”, malheureusement pour elle, “sous la mamelle droite” l’aiguille introduite ne provoque “aucun sentiment n’étant point sorti de sang de ladite piqûre, même pas l’aiguille teintée dudit sang.” C’est qu’il faut trouver la marque des griffes laissées par le Malin sur le corps de cette femme, et ces zones rendues insensibles grâce à cette aiguille en argent qui sonde.

Pour le juge la preuve est établie, elle s’est rendue la nuit à un sabbat et a copulé avec le diable. Les griffes sont le signe du rapport sexuel. Le juge insiste, il veut la faire avouer. Au 28ème jour, Michée Chauderon cède après avoir subi la torture. À la question : “Cet esprit malin ne vous a-t-il pas sollicitée pour vous donner à lui ? ” elle répond par l’affirmative. Il y a six mois, le diable lui est alors apparu sous une “ombre en forme de chien”. Michée Chauderon consent s’être donnée à lui. 

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Bûcher de Lidia Kostanek © et Courtesy de l'artiste.

Ces femmes, avant d’être dénoncées comme sorcières, avaient un passé connu et des compétences reconnues par la communauté villageoise. Précieuses à bien des égards grâce à leurs talents de soigneuses, guérisseuses, herboristes, rebouteuses, sages-femmes, elles étaient sollicitées pour savoir soigner et mettre au monde. Ces femmes s’occupent du corps, le manipulent entre maternité et contraception. Ce rapport au corps apparaît dans notre second temps, le contemporain, celui des plasticiens qui questionnent à leur tour les sorcières.

La sorcière transgresse tous les codes de la société. C’est ce que montre Lidia Kostanek avec Bûcher, une œuvre très forte, créée à partir de terre enfumée, terreau, cendres et raku, une technique d’émaillage particulière de la poterie. Cela donne un crâne aux yeux présents et à de longs bois gris sur lesquels s’insèrent les organes roses de la femme, sexe et seins. La couleur grise renvoyant au bois brûlé afin d’éradiquer toute trace de leur corps. Nombre de ces femmes ont été accusées entre 1560 et 1660 d’avoir substitué lors d’un accouchement un enfant sain à un enfant difforme, né de leur commerce charnel avec le diable.

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Abrégé des secrets © Alexa Brunet/Transit-Courtesy de l'artiste

Les philtres à usages variés sont légion dans les récriminations à l’égard de ces femmes. C’est ce que nous montre Alexa Brunet avec une série de quatre photographies intitulée Abrégé des secrets. Elle collecte toutes formes de potions et de pratiques magiques dans des traités. Deux photos traitent de philtres d’amour, les autres de maléfices et d’avortement. Les recettes et actions pour mener à bien ces opérations sont inscrites au bas des photos. Michée Chauderon était connue pour un mélange de pain, beurre, fèves et sel. On a lu ou entendu plus troublant… En fait, elle a surtout refusé d’administrer ce remède à une femme qui en retour la dénoncera au juge comme sorcière.

Ce retournement de situation, des femmes utiles à la société en femmes ensorceleuses, accusées des pires vilénies, est à resituer dans un contexte bien plus large. Sur un plan politique, celui de la volonté pour un État moderne de s’imposer aux marges du royaume, les zones montagneuses pour la France moins contrôlées que les autres espaces. Sur un plan religieux, l'époque est troublée par des guerres entre catholiques et protestants. Ces femmes sont alors rapidement associées à des hérétiques. L’association Église et princes crée donc le mythe des sorcières.

Entre survivance du mythe et dérision, deux artistes contemporains donnent un éclairage radicalement différent sur ces femmes.

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Personnage à réactiver : la sorcière de Pierre Joseph Courtesy de l'artiste pour la performance et FRAC PACA pour la photographie.

Sur le mode humoristique, Pierre Joseph réalise une photo d’une performance dans Personnage à réactiver : la sorcière. La sorcière, bien identifiée par ses attributs, s’écrase contre un mur bleu, celui servant de décor sur les plateaux de tournage. Il fait jouer la performance par un comédien puis il prend une photo. Du sang est visible sur la photo ainsi que le balai placé à côté. Un ustensile a fortiori bien difficile à manier ! Manière de désarçonner le mythe. Un clin d’œil aussi à Robert Filliou, artiste du groupe Fluxus qui n’avait pas hésité à utiliser un balai, un seau, une serpillère et à inscrire sur une pancarte ficelée au manche l’inscription suivante : La Joconde est dans les escaliers, ou comment désacraliser les chefs d’œuvre. Pierre Joseph ici détourne, par le loufoque, l’aspect démoniaque de la sorcière et en fait un personnage maladroit et peu déterminé. Pas si démoniaque au final.

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The witch of end de Myriam Mechita © et Courtesy de l'artiste.

Myriam Mechita interroge plus encore le thème de la sorcière par un dessin au crayon et à l’encre représentant le visage de sa grand-mère et les pouvoirs chamaniques associés. Dans The witch of end, elle pose la question du pouvoir des femmes et de l'acceptation de ce pouvoir dans une société patriarcale. Le masque renvoie à la face occulte de ces femmes, à leurs prétendus pouvoirs de guérisseuses. Les lèvres comme cousues, tenues au secret ; se taire. La femme est jeune et belle. Elle brise les codes, créant un trouble dans nos représentations du mythe.

Parallèlement, depuis quelques années, des séries comme Charmed ou Buffy réactualisent le thème des sorcières. Un nouvel attrait de notre époque pour ces femmes qui sont restées hors de la tutelle masculine. Ce sont des femmes puissantes, subversives, invaincues. C’est peut-être là le premier de leurs crimes.

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