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 Le regard du néophyte - Une affaire de famille (2018) de Hirokazu Kore-eda

Publié par - 19 août 2019

Catégorie(s): Cinéma

Je n’ai pas fait d’études de cinéma et je n’ai découvert le caractère signifiant de cet art que tardivement. Auparavant, un bon film était pour moi un film divertissant et un mauvais film, un pensum ennuyeux et snob qui ne faisait que célébrer l’entre-soi du monde des « stars et des paillettes ». Voir une palme ou un ours en surimpression sur une affiche avait davantage tendance à me faire fuir qu’à attirer mon attention.

Et puis, fort heureusement, il y a des rencontres qui vous enrichissent et qui vous poussent à aller au-delà de vos habitudes et de leur cortège de préconçus. Je me suis progressivement intéressé à la « grammaire » du cinéma, à ses codes et ses signifiants propres. Les couleurs, la composition des plans, la mise en scène… Tout cela m’a fait redécouvrir cet art à la fois si commun et si riche. Je me suis jeté sur les émissions de radio qui en traitaient, j’ai dévoré les vidéos des plateformes en ligne proposant des analyses filmiques et maintenant, il m’arrive d’être transporté par un simple plan qui, il y a quelques années, m’aurait paru de pure exposition.

Ce « regard du néophyte » ne propose pas de repenser une œuvre dans son contexte ou d’en proposer une critique. Il s’agit de parler des moments de cinéma qui m’ont invité à arpenter les codes de cet art si particulier, à rechercher les messages et les intentions au-delà des images.

Et je souhaiterais arrêter de parler de ma vie qui, jusqu’à preuve du contraire, à tendance à n’intéresser que moi, et entrer dans le vif du sujet avec un plan, un plan parfait comme il en existe si peu. Et ce plan est à rechercher dans un bijou récent : Une Affaire de Famille de Hirozaku Kore-eda.

Le film parle, entre autres choses, de la supériorité de la famille que l’on se choisit sur celle dont on est génétiquement issu. Pas étonnant dès lors que ce long-métrage ait créé de forts remous au Japon, pays où la famille est une structure sacrée.

Nous suivons une famille vivant pauvrement dans un squat insalubre et qui comprend un père (Osamu), une mère (Nobuyo), une fille (Aki), un fils (Shota) et une grand-mère (Hatsue). Habitués à voler aux étalages, Osamu et Shota rentrent d’une de leurs expéditions lorsqu’ils découvrent une petite fille (Rin), punie et forcée à rester dehors en pleine nuit sur un balcon alors qu’il fait particulièrement froid.

Osamu la recueille et l’emmène dans son foyer, prétendant au départ ne la garder que pour la nuit. Mais la famille découvre progressivement que la petite est maltraitée et décide, en toute illégalité, de la garder et d’en faire une membre à part entière de la famille.

Le film opposera régulièrement les choix de ces « asociaux » aux normes légales et sociales en vigueur dans le Japon contemporain. Kore-eda prend le parti de cette famille atypique en lui faisant faire preuve de compassion, de solidarité, de partage et de sacrifice, des qualités que l’on ne retrouvera pas chez les personnages incarnant la « morale sociale », la norme. Et un plan résume tout ce propos en seulement quelques secondes.

La famille est réunie une nuit et elle entend des feux d’artifices au loin. Se rendant compte qu’on peut les apercevoir depuis une trouée dans les arbres, tous vont se coller les uns aux autres pour profiter du spectacle.

Le plan :

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La caméra filme l’action d’au-dessus, elle surplombe les personnages. Le plan est parfaitement maîtrisé : au centre, on voit les visages souriants de toute cette famille, éclairés par une lumière chaude, qui contemplent le spectacle des feux d’artifice. Les protagonistes sont enserrés entre une haie d’arbres et le toit de leur maison. Ces arbres sont la seule chose vivante présente dans l’environnement urbain alentour et la symbolique que le toit convoque est ici évidente. Il est le seul toit présent dans le plan et, de ce fait, devient la figuration d'un abri protecteur qui oppose l'espace dans lequel vivent les personnages aux autres appartements dont on ne voit que des murs qui enferment.

Tout autour, il n’y a rien : pas de haie, pas de végétation, pas de lumière, pas de vie. On ne voit que les appartements des familles normales et qui se ressemblent tous : façades carrées, stores baissés, nichés dans des immeubles-dortoirs qui encerclent dans le bitume et le béton cette veine de couleur qu’est la famille « composée » dont nous suivons le parcours.

Tout est gris, sauf elle. Tout est froid, sauf elle. Par ce simple plan, Kore-eda résume son film et marque le spectateur en faisant ce que le cinéma devrait toujours faire : montrer sans rien dire.

Une affaire de famille est le genre de films qui, pour l’amateur peu à peu captivé par les codes du cinéma, sont une récompense. Cela valait la peine de s’intéresser au septième art, cela valait la peine de quitter sa zone de confort et de chercher plus que le divertissement. Car sans tout cela, je serais passé à côté d’une œuvre d’art.

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