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Le Traître

Publié par - 4 novembre 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Énième film boudé par le palmarès de la 72e édition du Festival de Cannes, Le Traitre de Marco Bellocchio se penche sur un personnage majeur de l’histoire de Cosa Nostra, Tommaso Buscetta, le fameux traître du titre. Comme à son habitude, Bellocchio s’intéresse avant tout à l’histoire de l’Italie. Il aime sonder le passé pour mieux comprendre le présent. Le Traître est évidemment une fresque sur la mutation que connut Cosa Nostra à partir de la fin des années 70 mais c'est aussi et surtout un regard posé sur les similitudes structurelles que l'on peut noter entre la mafia et la politique. Cette homologie est d'ailleurs visible dès la première séquence chez Stefano Bontate. Dans cette séquence, l’image de la « famille » est immortalisée par la photo de groupe qui réunit les deux branches de Cosa Nostra, celle de Palerme (dont fait partie Buscetta) et celle de Corleone (dont fait partie Riina). Tout laisserait penser à une famille soudée et unie. Pourtant, la photo ne fait que dissimuler et, paradoxalement, cristalliser un conflit interne qui allait devenir la seconde guerre des mafias. Un jeu de dupes qui ressemble finalement à ce qui se tramait dans le monde politique d’autant que l'on sait désormais quel niveau de corruption régnait sous les gouvernements Andreotti et consorts.

À l’instar du personnage principal qui observe la guerre depuis Rio de Janeiro, Bellocchio résume en quelques minutes ce que fut Cosa Nostra (et l’est encore dans un certain imaginaire collectif) et ce qu’elle est devenue après la prise de pouvoir des Corléonais et le début du trafic de drogues. Buscetta se fait arrêter à Rio, extrader en Italie et, après avoir appris l’assassinat de plusieurs membres de sa "famille", décide de briser l’omerta. Commence alors ce qui va devenir le Maxi-Procès de Palerme. La particularité de ce film réside dans le regard que le cinéaste porte sur l’événement et sur le repenti (« pentito ») Buscetta.

On remarque très vite que le Maxi-Procès ne s’arrête pas à un jugement de Cosa Nostra, mais s'interroge sur un pan entier de l’histoire italienne. La mafia fut souvent symbolisée par la pieuvre, image qui caractérise l’influence tentaculaire de ces criminels sur la société. La mafia, dans son fonctionnement et son rayonnement, touche l'ensemble du paysage social italien du plus modeste citoyen (manifestations dans les rues) aux dirigeants de l’Italie (diverses métonymies comme « Rome » le laissent supposer).

Le personnage de Buscetta est également montré sous deux aspects : l’intime et le collectif. Aux yeux du clan, Buscetta est le traître, celui qui a violé son serment et qui mérite toutes ces menaces de mort. Il en vient même à être renié par des membre de sa famille « naturelle » (en opposition avec la « famille » qu’est Cosa Nostra). Mais Bellocchio nuance le jugement fonctionnel du personnage en humanisant Buscetta qui était un père et un époux et pas seulement un mafioso. Cet aspect très intime est d’ailleurs conservé dans la seconde partie du film lors des discussions entre Buscetta et le juge Falcone. Les aveux du criminel au juge sont souvent ponctués de petites digressions rhétoriques qui révèlent la dimension humaine de la situation plutôt qu'un conflit entre deux archétypes.

Ces scènes intimistes permettent de reconsidérer les séquences du Maxi-Procès dans lesquelles Buscetta dépasse le statut d’homme et incarne différentes figures symboliques. En premier lieu, Buscetta est une figure du passé de Cosa Nostra et de ses valeurs d’antan (code d’honneur, protection des plus pauvres…) désormais entachées par l’argent de la drogue et les meurtres de masse. Cette volonté de défaire, par la parole, une organisation qui avait l’omerta pour garante, transforme Buscetta en figure sacrificielle qui expie les péchés d’une micro-société décadente. Cette figure presque christique est déjà perceptible lors des séquences situées à Rio de Janeiro où la plupart des plans extérieurs associent Buscetta à la statue du Christ rédempteur ou du Pain de sucre. Elle est d’autant plus visible dans la construction triangulaire du décor lors du Maxi-Procès. Au premier plan, il y a Buscetta face aux juges, isolé dans sa cage blindée (l’individu seul). Derrière lui se trouve une armée d’avocats et, dans le fond, les mafiosi qui, derrière les barreaux de leurs cages, prédisent une vengeance implacable (la masse). La solitude de tous ceux qui témoignent est par ailleurs accentuée par les longues focales qui les isolent du reste du collectif. Un choix d’ailleurs intéressant de la part du cinéaste qui dévoile ainsi ce qui n’était pas visible à l’époque des faits. En effet les caméras du tribunal étaient placées pour que prévenus, juges et avocats soient visibles mais surtout pour que l’on ne voit jamais le visage des témoins.

Ce qui fait également la qualité d’Il Traditore, c’est indéniablement l’absence de condamnation manichéenne des personnages et du propos. Le regard de Bellocchio est moins celui du juge que celui de l’historien qui cherche à comprendre les causes et effets d’un événement spécifique. On ne peut pas voir Buscetta en héros pas plus d'ailleurs qu'en bête immonde. Il a ses raisons pour combattre la Cosa Nostra mais il ne témoigne qu’une fois arrêté et extradé. L’usage du clair-obscur est d’ailleurs révélateur de cette ambivalence des personnages souvent plongés dans l’ombre mais toujours proches de quelques rayons de lumière. Exception qui confirme la règle, on notera que le seul qui reste dans l’ombre et se protège des flashs photographiques dans la première scène n’est autre que Riina, le Fauve, le véritable traître à l’idéal de Cosa Nostra, si l’on en croit Buscetta.

© Ad Vitam

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