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L’incinérateur de cadavres

Publié par - 26 novembre 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

En ce mois de novembre, Malavida films nous propose de redécouvrir la version restaurée 4K du film du cinéaste tchèque Juraj Herz : L’incinérateur de cadavres, originellement sorti en 1968. Une année particulièrement évocatrice puisque contemporaine du « Printemps de Prague ».

Le sujet principal du film se résume à son personnage principal : Monsieur Kopfrkingl. Cadre d’un crématorium, il est le fameux « crémateur de cadavre » du titre. Il aime son métier autant qu’il aime sa femme et ses deux enfants. Il correspond parfaitement à l’image presque puritaine du patriarche aimant qui ne boit ni ne fume et exerce avec dévotion son travail. Par ailleurs, on comprend très vite que son métier est une véritable vocation. Dans la première séquence post-générique, Kopfrkingl reçoit amis et connaissances lors d'une réception aux tonalités mondaines. Parmi les convives se trouve Reinke, un ancien compagnon d’arme. Après avoir salué tous ses invités, Kopfrkingl entame un discours devant l’assemblée. Il y défend l’idée que l’incinération est la technique funéraire la plus noble puisqu’elle diminue le temps de souffrance de l'âme et la rend libre bien plus vite. Kopfrkingl se pense en mission comme en atteste la forme du discours dont les arguments sont un mélange de paroles bibliques et de philosophie bouddhiste qu'il professe depuis un pupitre comme s’il se tenait à l’ambon pour un prêche.

Au cours du récit, on comprend vite que ce portrait presque parfait de Kopfrkingl n’est que la façade d’une nature bien plus sombre et complexe. Le vernis commence à craquer après avoir retrouver Reinke. Ce dernier partage avec Kopfrkingl une sympathie pour l’idéologie nazie. Reinke séduit son vieux camarade en supposant que du sang allemand coule dans les veines du crémateur. Nous sommes par ailleurs dans la période où une bonne partie du peuple tchécoslovaque est consciente que les possibilités d’invasion par le Troisième Reich sont fortes. Kopfrkingl vit cependant un dilemme. Il ne peut épouser pleinement l’idéologie et les avantages du parti et, en même temps, conserver des liens avec ses proches israélites auxquels il est redevable de sa carrière.

Bien que le fond sociologique paraisse évident, le film de Juraj Herz explore ce passage de l’histoire au travers d’une subjectivité : celle de Kopfrkingl. Toute la mise en scène souligne que nous sommes dans l’univers mental du personnage. À commencer par l’ouverture du film qui montre plusieurs plans de son front ; la séquence se termine sur son portrait qui se déchire et dévoile le générique. Pas une scène ne se passe sans que Kopfrkingl soit présent, il est le dénominateur ego autour duquel toutes les unités de temps et de lieu convergent. Le montage le met brillamment en évidence par certaines transitions. Par exemple, lors de scènes de conversations, le champ/contrechamp laisse place à un gros plan sur Kopfrkingl qui révèle, par un zoom arrière ou un mouvement de caméra, le changement d’unité spatio-temporelle.

La mise en scène permet aussi d'entrer dans la psychologie du personnage qui est construite sur des dichotomies contradictoires et ne répondent qu’à leur propre logique. Sur le plan moral, Kopfrkingl n’a pas de problème à souscrire aux thèses antisémites du nazisme pour s’élever symboliquement au grade de Rinpotché bouddhiste : dans tous les cas sa volonté est de délivrer autrui de la souffrance et faire accéder les âmes au dit « éther ». De la même manière, il fait l’acquisition de tableaux dont la décence ne peut faire débat (un portrait de président et une scène royale) ; mais il lui suffit de les regarder pour que viennent à son esprit tous les autres tableaux de nus présents chez le vendeur.

Le sexe est d’ailleurs une thématique récurrente du film et indique la frustration du personnage principal dans le rapport masculin/féminin. Kopfrkingl a toutes les caractéristiques de l’homme émasculé. Son apparence précieuse et ingrate est loin de l’archétype de l’homme viril, son fils ne déroge pas aux règles de l’hérédité et il ne doit sa carrière qu’à la famille de sa femme. Son plaisir avec les femmes se limite aux situation dans lesquelles ces dernières sont en état de soumission : qu’elle soit familiale (femme et fille), professionnelle (sa femme de ménage, les prostituées) ou symbolique quand il regarde avec volupté une représentation théâtrale où les personnages féminins sur la scène sont nus et agonisant. La supposition d’avoir du sang « pur » l’amène à considérer la puissance virile qu’offrent les idéaux nazis. Il passe de l’untermensch (ou "sous homme") tchèque à l’ubermensch ("l'homme supérieur") germanique. On peut d’ailleurs saluer la prestation magistrale de Rudolf Hrušínský, dans le rôle-titre, qui maintient tout au long de la trame ce visage presque apathique de psychopathe et joue de son corps pour mettre en avant son caractère mécanique, obsessionnel, voire robotique.

L’incinérateur de cadavres est un film singulier tant par son sujet que par sa forme. Au travers de Kopfrkingl, le film interroge les conditions qui ont pu amener certains individus à se laisser séduire par l’idéologie nazie croissante. Cette dernière, qui est à la fois inflexible sur certains aspects de sa doctrine (l’antisémitisme, la théorie des races), demeure flexible sur d’autres sujets comme le fait de mélanger paganisme et christianisme tout en acceptant volontiers le progrès qu’apporte la crémation (et dont on connait l'usage dans les camps d'extermination). À noter aussi que cette séduction du pouvoir, cette "volonté de puissance" peut s’appliquer à toute forme d’idéologie : on ne s’étonnera pas que le film ait été censuré en 1969 par les autorités tchécoslovaques récemment reprises en main par le parti communiste. Bien que ce soit la montée du nazisme en Tchécoslovaquie qui est décrite, on peut imaginer que les méthodes communistes pour conquérir les esprits furent similaires.

 

Crédit photographique : ©Malavida

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