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À couteaux tirés

Publié par - 2 décembre 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

En cette période qui précède Noël, il y a souvent ce moment où la famille se réunit devant un écran pour regarder un film. Comme les programmes de télévision peuvent en témoigner, ce sont souvent les films à enquête, communément appelé outre-manche whodunit, qui rassemblent le plus grand nombre. Or, ce genre de films peut souvent se reconnaître par sa structure très codifiée : un lieu, un mort, des suspects, un coupable et un détective de génie. De prime abord, le nouveau film de Rian Johnson, À couteaux tirés, répond parfaitement à ces critères. Cependant, il utilise la plupart des codes de ce type de films pour s’en affranchir davantage.

Le film s'ouvre sur un plan d’ensemble qui dévoile le lieu, une belle propriété surplombée par une grande demeure victorienne. Une fois entrés, nous suivons la gouvernante qui apporte le petit-déjeuner sur un plateau à celui que l’on suppose être le maître de maison : Harlan Thrombey, un illustre écrivain de polar. Une fois parvenue à l’étude de Thrombey elle découvre, effrayée, le cadavre de ce dernier, gorge tranchée et poignard en main. Un suicide ? Peut-être…

Généralement, en pareille situation, la séquence qui suit introduit le personnage principal, celui qui observe (ou narre) la trame sans être un élément clé de l’intrigue (Dr Watson, l’ami de Dupin, le narrateur chez A.Christie). Dans ce film, ce sera l’infirmière personnelle de Thrombey : Martha, une Uruguayenne qui avait tissé un véritable lien d’amitié avec l’écrivain. Quelques jours après le drame, la police l’appelle et lui demande de revenir au domaine pour répondre à une nouvelle série de questions. Commencent alors l’enquête et le processus du polar.

À l’instar du Crime de L’Orient Express, il y a beaucoup de personnages qui, pour la plupart, sont des membres de la famille puisque le meurtre a été commis la nuit du quatre-vingt-cinquième anniversaire de l’auteur. Tous ces personnages sont passés en revue lors des interrogatoires individuels : la fille ainée (Jamie Lee Curtis), son mari (Don Johnson), le deuxième fils (Michael Shannon) et la bru du premier fils (Toni Collette). Chacun alors témoigne de sa vision de la soirée par le biais de multiples flashbacks qui nous présentent les autres personnages. De prime abord, cette séquence correspond parfaitement au style du film policier. Mais quand on l’observe de plus près, des choses ne sonnent pas juste.

Tout d’abord, les témoignages ne se succèdent pas les uns aux autres, ils se chevauchent en fonction de la personne dont ils parlent et tous semblent avoir un mobile pour tuer l’auteur. On ne s’intéresse donc pas à la linéarité des événements, mais plutôt au regard que chacun porte sur cette soirée.

Le point fondamental d’un polar, c’est la continuité de l’enquête et le dévoilement du meurtrier. Beaucoup de choses ne pourront être révélées ici, au risque de « divulgâcher », mais on peut ajouter différents points qui à la fois répondent à la structure du polar et par ailleurs s’en éloignent.

On remarque déjà par la mise en scène une multitude d’objets disposés dans la vieille maison. Tous sont mis en avant par un gros plan (tasse de café), une amorce (balle de baseball) ou par le décor (la collection de couteaux). Par leur propension à l’écran, tous ces fusils de Tchékhov ont d’abord l’air important, mais semblent être des leurres pour finalement devenir non des clés pour l’enquête, mais pour l’intrigue elle-même. Après les objets et les multiples personnages, ce sont les différentes pièces de la maison qui nous permette de reconstruire le Cluedo grandeur nature (le salon, la cuisine, la chambre, l’étude…). Mais une fois de plus, la limite spatiale de la maison victorienne est très vite franchie et s’étend sur l’extérieur, la propriété et la ville. Les espaces s'interpénètrent.

À l’instar de Poirot, Holmes ou Dupin, il y a évidemment le gentleman détective reconnu pour être un fin limier, excentrique dans son caractère et ses méthodes. Le film ne déroge pas à la règle. C'est Benoît Blanc (Daniel Craig) qui endosse cette responsabilité. D’abord il assiste aux interrogatoires depuis l’arrière-plan avant d’entrer en scène pour présenter ses hypothèses. Passé du comédien oblige, nous aurions pu escompter voir une déclinaison de James Bond mais l'image de ce dernier est détournée au profit d'un enquêteur complètement farfelu avec un accent de sudiste à couper au couteau. Quand bien même la distribution du film est particulièrement riche en talents et en performances, il faut noter que ce sont Daniel Craig et Ana de Armas qui se distinguent des autres personnages.

Ce qui fait la force et la singularité de À couteaux tirés, c'est peut-être ce qui a fait la faiblesse du précédent film de Rian Johnson, Star Wars VIII : Les derniers Jedi : l’humour décliné sur le modèle de la parodie. Le processus est assez intéressant puisqu’il commence par user de "clichés" du genre pour finalement en détourner les codifications habituelles, ce qui en plus de provoquer le rire permet d’identifier ces procédés narratifs. Cette surenchère sise au début du film permet aussi de s'ouvrir vers une seconde trame au premier tiers du film. On comprend alors qu’en plus du fusil de Tchekov, Johnson joue avec la notion de MacGuffin chère à Hitchcock et le cinéaste insère la véritable intrigue dans la première. Cette architecture en poupée gigogne additionnée à la forme comique du film permet de renouveler le suspens d'À couteaux tirés qui semblait en manquer. En plus d’être le film whodunit de fin d’année, À couteaux tirés est également une réflexion sur le genre et ses codes.

crédit photographique : ©Copyright Universum Film GmbH

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