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Kanal

Publié par - 6 décembre 2019

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

En cette fin d’année, Malavida nous propose la copie restaurée du prix spécial du jury lors de la dixième édition du Festival de Cannes 1957. Kanal est le deuxième film de la « trilogie de la guerre » d'Andrej Wajda et présente toutes les caractéristiques d'une tragédie. Le film a pour sujet un événement de la seconde guerre mondiale : l’insurrection de Varsovie en 1944. D’août à septembre, la Résistance polonaise tente de reprendre la ville à l’occupant allemand pour accueillir les « libérateurs » soviétiques.

Le générique d'ouverture est une sorte de constat accablant : la ville de Varsovie a été rasée à 85%, des immeubles qui s’effondrent et des soldats de la Wehrmacht qui appliquent la politique de la terre brulée. Puis nous découvrons le bataillon de la Résistance. Un narrateur en voix-off contextualise le propos et nous présente les personnages principaux. On peut noter l’usage du travelling arrière pour accompagner les insurgés et nous exposer la singularité des personnages principaux. Le narrateur finit cette présentation en s’adressant directement au spectateur : « Voilà les héros de la tragédie, regardez-les attentivement, ce sont les dernières heures de leur vie ». Cette dernière phrase, dès le début du film, souligne non seulement la divergence entre le temps du récit et le temps de la narration mais elle signifie également que le film portera davantage sur le « comment » que sur le « que va-t-il se passer ». En cela le terme tragédie souligne que la destinée des personnages est d’ores et déjà fixée ; au spectateur maintenant de découvrir ce qui a fait d’eux des héros.

La trame du film est divisée en trois. La première partie du film se déroule à l’extérieur, dans les quartiers délabrés où les soldats ont établi leur poste. Cette partie est une continuité de l’ouverture du film. On découvre un par un les individus qui composent le bataillon. Comme souvent dans les films de guerre, ils possèdent chacun un trait qui les caractérise. Le lieutenant Zadra est le responsable du bataillon et incarne celui qui a la responsabilité de la vie et de l’honneur de ses soldats. Quand il médite devant les ruines de la ville, il se doute que l’affrontement sera davantage pour l’honneur que pour la survie.

Madry, le lieutenant second, est l’optimiste qui entretient une relation affectueuse avec l’estafette Halinka. Korab est le héro médaillé, fort et viril et qui prend soin de sa personne. Puis il y a Michal, l’artiste, complètement marginalisé par le reste du groupe qui s’obstine à chercher le bon morceau de musique à chaque fois qu’il trouve un instrument. Dans la première partie du film, il se jette sur un piano en bon état, demande que l’on débarrasse la mitrailleuse du couvercle et entame un air plutôt joyeux. Cette image est d’autant plus intéressante qu’elle sera mise à mal lors de la deuxième et surtout de la troisième partie.

La seconde partie est marquée par l’arrivée d’un dernier personnage, Stokrotka ; une belle blonde qui connait par cœur les passages possibles dans les égouts de Varsovie et qui semble avoir un faible pour Korab. À quelques minutes près, son arrivée sonne le glas pour le bataillon. Les deux amants n’ont pas le temps de se mettre entièrement à nu (physiquement) que les premiers tirs de Stukas retentissent. Les troupes allemandes encerclent l’avant-poste et lancent l’artillerie. Ils sont comme les nuages au loin qui présagent la tempête à venir.

Commence alors la débâcle pour les résistants. Korab est gravement blessé et Zadra reçoit l’ordre de ses supérieurs de battre en retraite vers le centre de la ville en passant par les égouts. Ironiquement, cette décision est considérée par le combattant comme une défaite : tous sont déprimés, Madry se saoule de désespoir, et Michal commence à jouer un air funeste sur un orgue qu’il vient d’accorder. Il cherche encore à trouver la bonne mélodie et se dispute avec un autre soldat qui tente de l’accompagner à l’ocarina. Comme un signe du destin, les personnages se voient déjà comme symboliquement morts : ils ont osé fuir. On le remarque notamment par l’usage d’un panoramique droite-gauche qui montre les soldats épuisés et déprimés, comme morts avant l’heure.

Au milieu de la trame commence finalement la troisième partie : la descente dans les égouts (en polonais « kanal »). Le bataillon se divise en plusieurs groupes. Korab, blessé reste avec Skotrotka; Madry est en tête avec Halinka et Michal, tandis que Zadra conduit le reste des soldats.  Ce qui avait été initié dans la seconde partie atteint son paroxysme ; non seulement dans l’histoire mais aussi dans la mise en scène. L’angle et le mouvement de la caméra reste similaire, braqués sur les personnages. La grande différence se trouve dans la distance entre le sujet et la caméra, désormais en plan rapprochés et gros plan. Ce rapprochement signifie que l’essentiel désormais se situe dans la captation des émotions des personnages. Dès leur entrée, leur vulnérabilité est aggravée. La présence de gaz souligne l’urgence de sortir au plus vite, l’absence de lumière empêche toute distinction entre les alliés et les ennemis et l’eau intensifie l’effort de déplacement. C’est aussi les faiblesses et les vices de chaque personnage qui se révèleront. La référence que Michal cite n’est d’ailleurs pas anodine, l’Enfer de Dante. Chaque avancée est comme une descente dans un nouveau cercle dans lequel le tourment est toujours plus difficile à surmonter et l’espérance de chacun se trouve dans la lumière (ici la sortie vers une bouche d’égout du centre de Varsovie). Au-delà du conflit que présente le contexte, surgit alors le conflit intérieur des hommes en survie. Le gaz devient un véritable combustible à l’explosion dramaturgique qui rend la posture filmique des personnages de plus en plus humaine.

Cette forme très réaliste donne d’ailleurs du sens quand on s’intéresse d’une part aux influences du cinéaste (notamment le néoréalisme italien) mais également sa propre biographie. En effet, en 1957 la plupart des cinéastes européens avaient connu la guerre. À seize ans, Wajda avait pris part à la Résistance polonaise. Le regard expérimenté porté sur l’insurrection suppose un certain de degré de véracité sur l’événement et plus particulièrement sur ce que les insurgés purent vivre. Ce regard fut d’ailleurs un choc pour l’audience polonaise, ignorante de cette vision de l’insurrection par une omerta nationale. Il ne fallait pas en ce temps-là voir la Résistance autrement que sous un aspect glorieux et surtout il ne fallait pas mentionner le status quo des troupes soviétiques de l’autre coté du fleuve. Cette omerta sera partiellement motivée par le mouvement « déstalinisation » de Khrouchtchev au sein de L’URSS en 1956. Quand on prend en compte ce contexte, on comprend qu’en plus de dévoiler une part de l’histoire de la Pologne, Kanal révèle également une partie de l’inconscient collectif d’un peuple qui s’est avant tout définit par sa nation plutôt que par son État.Crédit photographique : ©Malavida

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