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Le cinéma me fait la peau

Publié par - 23 avril 2020

Catégorie(s): Cinéma

Envisageons le cinématographe. C’est projeté, ça passe par des lentilles, par une petite vitre là-haut. Ça va s’écraser sur une peau blanche dans une salle ou dans la nuit. Une peau blanche et lisse, pas brillante, propre, sans pli, une peau sans expression quand rien ne vient s’y poser et qui va s’animer avec notre étonnement, qui proposera la tristesse et la joie et les doutes et tout le champ des émotions, cette peau va prendre les expressions et notre regard mangera la peau, à bonne distance, cette peau ne supporte pas qu’on la touche. Le grain de peau, c’est celui de la pellicule, ce seraient les frames de la vidéoscopie, les pixels qui sonnaient faux, qui se font petits jusqu’au mensonge et ce grain est une profondeur que l’on accepte de moins en moins, l’heure est à la transparence, le flou et les pustules sont évincés. Beau visage de la salle, parfois un peu de vent dans le plein air et les plis se drapent. Dans certaines salles, cette peau est protégée par un épais rideau rouge qui s’ouvre ou qui éteint.

De la peau dans cette chair, comme sujet, comme anecdote, comme obligation. Celle de L’homme invisible qui pour s’y retrouver se fait momie, ou se masque. La peau invisible cache le sang, la chair et les os, cache l’expression de l’acteur, il lui reste la voix et le geste des bandelettes qui révèlent la perte ou qui cachent ce qui n’est pas vu. Quand l’homme invisible marche, la caméra le suit (comment sait-elle ?) et l’homme un peu maladroit bouscule des objets (je t’ai vu !), l’objectif voit tout, la pellicule est muette (James Whale, Aleksander Zakharov, John Carpenter… et quelques feuilletons). La peau du fantôme est plus simple, un drap, deux trous, la peau du fantôme ne cherche pas à ressembler à celle du vivant. Lorsque le fantôme meurt, la forme s'évanouit, la peau tombe doucement. A Ghost Story de David Lowery.  Tandis que Le fantôme de l'opéra porte un masque, il n'est pas mort, la peau de son visage l'est. La peau du Joker (Todd Phillips) est cachée pour être davantage regardée, le clown ainsi se révolte tandis que Batman se déguise et sauve le pouvoir. Mais on reconnaît sa bouche.

Le masque intervient dans Les yeux sans visage de Georges Franju, la peau veut la peau des autres et le prix est cher, la peau ne prend pas la tête, il faut cacher puis retrouver sans cesse comme si la peau était le seul réceptacle de la reconnaissance. La beauté, la jeunesse, vaines pratiques.

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Les yeux sans visage de Georges Franju-copyright D.R.

La peau ne prend pas que la tête et agit sur tout le corps avec des inattendus, des écritures. Gabin Le tatoué montre son dos (Denys de la Patellière), Modigliani dans la surface. De Funès convoite le dessin indissociable de la peau, valeur de l’art par-dessus le vivant. Il faudrait arracher cette peau et que la bête humaine le veuille. Supposons que les tatouages dans les films sont des décalcomanies repris à chaque prise. Les vrais, nous devrons les supporter dans différentes histoires. Tatouage de Béatrice Dalle, comment le cacher ? Le montrer ? Et c’est de l’écriture sur les corps dans The Pillow Book (Peter Greenaway), corps nécessaire et là encore la peau sera supplantée par la surface dans la surface. D’une peau qui raconte peut ne rester que le récit. Peau de mots, peau de lapin, peau de chagrin.

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The pillow book de Peter Greenaway-copyright-D.R

La peau de Spartacus / Kirk Douglas / Stanley Kubrick est badigeonnée de couleurs primaires, éducatives, là ça fait mal, là ça blesse, là ça tue. C’est brillant, la peau montre le muscle et la volonté, chacun la lira suivant ses désirs. La peinture sur la peau est aussi la révolte, la guerre, la prise de pouvoir. Sa majesté des mouches, de Peter Brook.

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Sa majesté des mouches de Peter Brook-Copyright-Carlotta-Films

Peinte aussi la peau du Peau-rouge dont je parlais dans un autre texte et la peau au cinéma est aussi la peau de l'autre, nommée rouge, noire ou jaune avec ses offres de racisme ou de minorité visible. Avec Sydney Poitier, une porte s'est ouverte : Devine qui vient dîner ce soir. Le cinéma n'est pas hors les lois, hors les mentalités, il peut montrer, représenter, faire la morale ou faire évoluer une façon de vivre ensemble. Little Big Man (Arthur Penn), Mandingo (Richard Fleischer), Avatar (James Cameron) et bien d'autres films, surtout américains, melting pot oblige. Naissance d'une nation de Griffith pour tirailler le débat. Jeremiah Johnson (Sydney Pollack), les trappeurs, les indiens ont sur eux la peau de l’animal consommé : vivre ensemble.

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Little Big Man de Arthur Penn-Copyright-D.R.

La peau des récoltes est creusée par la Grande guerre, détruite profondément, on s'y cache, on y meurt, Les Sentiers de la gloire de Kubrick montrent les cicatrices que l'homme sait faire à son sol. Les gueules cassées de François Dupeyron sont la transfiguration des tranchées sur les visages, dans Au revoir là-haut, d'Albert Dupontel, la peau est un masque et les masques tombent, dans Johnny Got His Gun de Dalton Trumbo, la peau du visage a disparu. 1917 de Sam Mendes en fait un jeu vidéo faussement ininterrompu avec une caméra-drone insensible. "Les morts ont tous la même peau".

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Au revoir là-haut de Albert Dupontel-Copyright-Jérôme-Prébois--ADCB-Films

Peau de la terre, peau de la mer, ça peut être La terre tremble de Visconti, c'est Stromboli de Rossellini ; la peau de la mer, on y applique un filet qui entre dans la chair et va chercher le vivant. Les hommes tendent le filet, le remontent en chantant, la peau se ride et se mouvemente et devient tempête en elle, montrant enfin la lisse peau des thons puis le brouillard du sang sur et dans les peaux. Les thons sont crochetés puis lancés dans le ponton et les peaux glissent sur les peaux, c’est en noir & blanc, c'est effrayant et festif. Sur la peau de l’actrice, des gouttes de mer comme des larmes. Puis la peau fumante et troublante de la terre percée par le volcan, Ingrid Bergman s'y confondant. La peau du ciel est infinie, donc elle n'existe pas, c'est une autre histoire, ce sera un autre texte.

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Stromboli de Roberto Rossellini-Copyright-D.R.

La peau de La Grande sauterelle (Georges Lautner) est floue de voiles et de vapeurs, on devinera. C'est ça, l'érotisme. Puis la peau vient à nous et les gouttes d'eau s'y accrochent et nous sentons la peau des raisins. Et c'est la peau d'orange qui réunit à la fin les peaux des blonds tourbillons, Mireille Darc, Hardy Krüger. Le sucre et l’acide au sel de la mer.

La peau rejoint la chair. La peau se fait volumes et rebondit, la peau veut le spectacle des fantasmes et arrondit outrageusement les angles de vue, Super Vixen (Russ Meyer), des nichons de baudruche, formes magnifiées, la peau élastique et dessous, ou dessus, une hasardeuse vision d'une époque hasardeuse qui n'ose pas le sentiment pour excuse. Des seins des seins des seins. Plein les yeux, une pleine harmonie entre l'idée de démesure et le traitement cinématographique amplifié et subversif.

1974, ici, dans la rue, sur la façade du Méliès et du Lux est autorisée cette expression de peau, cette exhibition rose lovée dans un fauteuil en rotin de large dos pour un corps lisse, complètement à poil, vous dis-je. Emmanuelle, Just Jeackin. À peine remarque-t-on le collier de perles infini. À dessein, des seins plus discrets, pourtant au vu de tous et disponibles en toutes salles, la peau ajoutée, du grand X au petit q, la libération, même si l'image profite à une certaine vue du corps féminin possédant ladite peau. Tu vas enfin voir ce que tu vas voir : la fragile Krystel qu'on toucherait si ce n'était pas que lumière. Et Goodbye, le phénomène est gentil, se prolonge dans les vendredis de M6 à la télé, nous consommons, l'art cinoche est éloigné pudiquement. Minuit brouillé sur Canal+ pour les gros mangeurs, les endroits visés de la peau, ses limites, ses trous, une autre écriture.

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Emmanuelle de Just Jaeckin-Copyright-D.R.

La peau est une inquiétude et doit éprouver les sensations pour que le corps entier existe, exulte. Dans ma peau, Marina de Van, la femme découpe sa peau et la soigne, la valorise, la rend à elle, peau sur peau, découverte de l'épiderme et mutilation de surface. Presque à la manger. Hannibal Lecter est à côté, raconte la chair en lui et l'assassin, Buffalo Bill, prélève la peau de ses victimes et s'en vêt. Le silence des Agneaux.

Alien puis Alien 2 puis les autres, Ridley Scott puis les autres. Le personnage change de peau, de metteur en scène, il mue, il mute continuellement, il va dans les entrailles humaines y chercher le moteur de son ambition, un petit coin sur Terre, peut-on supposer. Pour ceci, doit-il devenir humain ? Venir d’un œuf et tourner fœtus. Et laisser sa bave aux crapauds.

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Alien 3 de David Fincher-©-1992-Twentieth-Century-Fox.-All-Rights-Reserved.

Rocobob (Paul Verhoeven) est entièrement refait. Des attitudes lui restent qui le différencieraient d’un ordinateur de combat (pardon, de sécurité). Sa peau est luisante et nous la pensons froide, sa peau est fragile, à l’épreuve des balles mais la mémoire la traverse. Le visage est de peau humaine, l'identification et les expressions lui sont allouées, il peut sourire, dire son nom. Pour les Transformers, plus de peau, l'humain n'est plus dans la bataille. R2D2 s’en étonne.

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Robocop de Paul Verhoeven-Copyright-Metro-Goldwyn-Mayer

Je cite encore Rambo, First Blood, de Ted Kotcheff. Au début, il est bien habillé, il revient de l'enfer qu'il a lui-même animé. Après les humiliations viennent les combats et la peau est dévoilée, exacerbée et montrant les blessures passées, celles à venir. La peau est à vif, visible et la caméra la glorifie, vidée de l'uniforme et des médailles, saine, peau de bébé pour le guerrier. La peau saigne enfin et l'enfer, c'est les autres.

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Rambo de Ted Kotcheff-Copyright-D.R.

Fragile est la peau qui pleure sous les projecteurs, disons qu’elle transpire et c’est vieux comme le monde : la peau en représentation met le masque ou le maquillage. Sous les projecteurs des studios, voici qu’elle brillait, on lui pose une couche qui sent bon, qui teinte et qui calme et la peau se fait forte et disponible à la caméra. Le maquillage aussi a le pouvoir de transcender les âges et de transformer les personnages, de les rajeunir, de les éterniser, Faust aux commandes du projecteur. Ou voici celui-ci qui se fait Quasimodo pour ce tournage et qui redeviendra humain chaque soir, Charles Laughton et d’autres ensuite, voici celui-ci très vieux avant le flash-back qui nous le restitue tel qu’on le connaît, certes déjà un peu vieux, De Niro The Irishman, sans avoir recours à une doublure vieux ou une doublure jeune, voici ces autres acteurs vieillissants qui jouent encore les jeunes premiers, Hamlet ou Casanova ou ce bon Cyrano dont le nez se fait vrai, voici que les rides se jouent de notre perception, la caméra fabrique le temps, le théâtre est dans un seul temps, presque un instant. Et cette actrice dans Freaks de Tod Browning dont la peau passe de l’humaine à la poule. Peau sur les miroirs, multiple infini, froid, fragile, inaccessible de la Dame de Shanghai. Voici que Françoise d’Orléac a toujours La peau douce, cinquante ans après sa mort et que la peau est encore lisse et ronde et dorée aux jeux de Marilyn.

Et que celle de Marlon Brando s’exprime en un jeu de dissimulations dans Apocalypse Now. Le maquillage et son pendant l’éclairage.

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Apocalypse Now de Francis Ford Coppola-©-1979---United-Artists

Crash, David Cronenberg, la peau des conducteurs va bien, stigmates et cicatrices désirés, Saint Christophe peut en rire et c’est la peau des véhicules qui se plisse et s’écarte et témoigne des ruptures, accidents et autres volontés destructrices. La peau des véhicules ne saigne pas, sinon d’huile et ce n’est pas rouge, nous ne sommes pas pris de compassion, à moins de caresses et d’identification, moteur ! (Coupez !)

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Crash de David Cronenberg--Copyright-New-Line-Cinema

Revenons à la pellicule. Je vis jadis à la cinémathèque de St-Etienne les films d’Ophüls qui actuellement sont remis en scène. Il s’agissait de copies 16mm projetés par un Eiki. Nous découvrions. La cinéphilie est sage à ces manipulations et remercie ouvertement, elle remercia en son temps la K7 vidéo. La Ronde et Lola Montès sont désormais disponibles en DVD et Blu-ray avec un montage proche de celui voulu par Ophüls. Pour ces films, nouvelles peaux et le squelette remis en place. Et pour peu que ces copies passent par la petite vitre, voici peau sur peau une nouvelle projection. Maquillage puis lumière, un grain d’ivresse cinématographique.

Splitscreen-review Image de La ronde réalisé par Max Ophuls et édité par Carlotta Films
La ronde de Max Ophüls © 1950 COFRADIS © 2017 TIGON FILM DISTRIBUTORS LTD. Tous droits réservés.

Mais sublimons puisqu'il faut boucler la peau. Citons-les, celles qui nous font rêver. Marlène Dietrich mais pas Greta Garbo, Ava Gardner, BB, Mireille D'arc, Marina Vlady, Mathilda May, Marilyn Monroe, Gene Tierney (ma préférée), quelques centaines d'étoiles confient leur peau au savon Lux. Voyons, laquelle choisir ?

Splitscreen-review Affiche de Princess O'Rourke de Norman Krasna

Olivia de Havilland, 103 ans, une peau sublime.

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