Accueil > Cinéma > Été 85

Été 85

Publié par - 15 juillet 2020

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

« Trio’s, days, people, places, ages… ». Quelques mots lâchés par Robert Smith à propos de sa chanson In Beetween Days devenue, depuis sa sortie en 1985, porte étendard d’une pop douce-amère emblématique de la décennie 80 et morceau cold wave indissociable du dernier film de François Ozon, Eté 85, tant par sa correspondance temporelle que par les questionnements que les paroles évoquent. La tentation, la contradiction, les fantasmes, la mort, l’ambiguïté et le déchirement, autant de sujets au cœur de la vie du jeune adolescent Alex, personnage principal du film.

Été 85 est le récit d'une rencontre amoureuse contée depuis le point de vue d'Alex. Dès l’introduction du film, le jeune garçon s’adresse face caméra au spectateur pour l’alerter sur la conclusion funeste de l’œuvre. Il nous prie de nous en aller si la teneur morbide de l'histoire ne nous convenait pas. Impossible de se lever et de partir maintenant, nous qui sommes tout juste sortis de confinement et qui venons de retrouver nos précieux fauteuils de cinéma. Ozon joue avec le spectateur et obtient, par ce subtil stratagème, son approbation tacite, l’incluant de facto dans la suite du développement narratif. Flashback, le gros plan sur le visage d’Alex laisse place à une large vue sur la plage du Tréport ; l’introspection commence.

Il convient alors de marquer un temps d’arrêt pour saisir ici le point de jonction entre la fiction et ce qui constitue la genèse de l’adaptation par François Ozon du roman d’Aidan Chambers, Dance on My Grave. Sa découverte, le même été 1985, a tellement bouleversé le cinéaste que le texte devint alors son premier souhait d’adaptation au cinéma sous la forme d'un long-métrage. Longtemps mis de côté par le réalisateur, qui désirait secrètement voir le cinéma américain s’en emparer sous la forme d'un teenage movie, Ozon se lance finalement lui-même dans l'adaptation du roman de Chambers pour son 19ème long-métrage. Si Ozon ne se cache pas d'intégrer des fragments du livre d’Aidan Chambers dans chacune de ses précédentes réalisations, il profite habilement de ce constat pour réaliser, avec Été 85, un film somme où coexistent son parcours de cinéaste et son histoire personnelle.

Revenons à l’introduction. Lorsque Alex s’adresse au spectateur face caméra, il le fait par l’intermédiaire de l’objectif de François Ozon qui, réciproquement, regarde frontalement le jeune homme. Cut, la caméra panote de la droite vers la gauche et ramène le point de vue du cinéaste du large vers la côte. Ozon regarde en arrière et se positionne comme témoin de l’histoire que le jeune Alex va nous raconter. Pour immortaliser ces souvenirs, le choix du super 16 s’est imposé à lui. Quoi de mieux que de revenir à l’essence même de l’outil filmique pour figer l’histoire de cet été 1985 ? La chaleur, la plage, la mer, les amours de vacances, les couleurs estivales vives et les douces nuances de peau aux contours imprécis que seule la pellicule peut récolter, un rendu « d’époque » choisi par le réalisateur français pour représenter le souvenir de la rencontre entre Alex et David.

David, ce lumineux objet du désir, apparaît en sauveur pour tirer Alex d’un naufrage ridicule à bord de sa petite barque justement nommée « tape-cul ». Torse saillant, chevelure parfaite, il dénote à côté du chétif Alex. Tout oppose les deux garçons. David vit dans un pavillon magnifique baigné de lumières dorées et dévore la vie à pleine vitesse malgré le récent décès de son père. Alex, lui, vit dans une des nombreuses petites maisons mitoyennes du quartier ouvrier à l'intérieur desquelles la lumière peine à pénétrer avec un père Docker taiseux, une mère éteinte et qui, l’un comme l’autre, sont désemparés face aux changements qu'éprouve leur fils. Un fossé sépare leurs deux univers mais c'est pourtant cet obstacle social qui sera le terreau fertile de la projection d’un amour naissant. Après tout, nous sommes dans les souvenirs d’Alex. Tout ce qui caractérise David est logiquement parfait et le travail photographique d’Hicham Alaouie traduit parfaitement à l’image la représentation d’un fantasme flamboyant baigné de lumières balnéaires mordorées.

Nous savons François Ozon grand amateur du mélodrame américain. Difficile de ne pas penser au film testamentaire de Douglas Sirk, Mirage de la vie, et à la représentation de la plage de Coney Island lorsque l’on assiste à la projection d’Été 85. Sous l’apparence d’une fin heureuse, pour Alex, il y a la réalité du contexte historique. Nous, spectateurs, savons que ce qui attend le jeune garçon sont les années sida et une lutte permanente, même si les avancées sociales sont réelles, pour obtenir le droit de vivre un amour homosexuel au grand jour.

Copyright photo: Jean-Claude Moireau / Diaphana Distribution.

Partager