Splitscreen-review Image de Carbone et Silicium de Mathieu Bablet

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Carbone et Silicium

Publié par - 3 septembre 2020

Catégorie(s): Bande dessinée

Beaucoup auront sans doute remarqué combien, dans l'univers de la fiction, science et religion semblent aller de pair. Selon le récit, le thème sur lequel repose la structure de l’œuvre permet en général de mettre en avant les contradictions et faiblesses de l'autre concept. S'il est un genre dans lequel cette dualité est évidente, c'est celui de la science-fiction. Ce genre né en Europe utilise une symbolique pour porter le message du récit qui est naturellement puisée dans les mythologies antiques occidentales et la chrétienté. L'archétype du genre s'incarne dans le célèbre récit de Mary Shelley, Frankenstein, sous-titré "Le Prométhée moderne". Si la multiplication d'œuvres de science-fiction venues d'Asie, et notamment du Japon, a apporté de nouvelles approches avec le prisme Shintoïste par exemple, les mythes d'Icare et Prométhée sont restés des références incontournables. Ces dernières années, l'auteur de bandes-dessinées Mathieu Bablet tente d'intégrer d'autres éléments spirituels pour enrichir le genre : ceux de l'Hindouisme et du Bouddhisme. Cela se ressent déjà dans un précédent ouvrage qui s'intitule Shangri-La. L'auteur, dans une continuité thématique claire, poursuit aujourd'hui ses méditations sur la science et l'humain avec un nouveau récit : Carbone et Silicium.

Splitscreen-review Image de Carbone et Silicium de Mathieu Bablet

Dans un avenir proche, une entreprise développe deux intelligences artificielles à la technologie novatrice dans le but de produire des robots qui assisteront les humains. L'une est d'allure féminine et est baptisée Carbone. L'autre, au corps masculin, est nommée Silicium. Le récit embarque le lecteur dans leur vie longue et chaotique. Une longévité accrue les rend témoins de l'effondrement de l'humanité à travers plus de deux siècles d'histoire anticipée. Seul repère dans cette vie interminable : la relation qui unit les deux entités artificielles. Se forge ainsi une histoire d'amour sur fond de crise écologique vue à travers une lentille hindouiste.

Comme dans son ouvrage précédent, Shangri-La, la pensée et les croyances venue d'Inde structurent l'œuvre. La longévité supérieure de Carbone est dû à sa capacité à télécharger sa conscience dans d'autres corps robotiques à travers les années qui passent. Chaque corps est différent et prolonge le récit dans une autre partie du monde. Carbone conservant sa mémoire, et donc son expérience passée, vit ainsi selon le principe de la réincarnation. Comme le veut ce dernier, les nombreuses vies qu'elle enchaîne lui apportent de nouveaux points de vue et de nouveaux enseignements sur l'humanité, ce qui la rapproche un peu plus à chaque incarnation de la sagesse. Suivant les principes de l'Hindouisme, ses aventures l'amènent, tout comme Silicium d'ailleurs, à s'interroger avant tout sur l'humain et son rôle moteur dans le déroulement des événements qui jalonnent l'histoire de l'humanité.

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Si Carbone essaie au cours de plusieurs incarnations de faire partie de l'histoire, par exemple en participant à des manifestations, le récit ne montre jamais tout à fait les conséquences de son implication. Sans repères historiques, les événements suggérés semblent sans conséquence et l'humanité reste ballotée au fil du temps. Seuls comptent les moments que Carbone et Silicium passent entre eux pour confronter leurs expériences et leurs visions du monde, ce qui leur permet de porter un regard plus global sur l'histoire de l'humanité.

La science, au contraire, est perçue comme un frein à l'évolution humaine. Dès le départ, à travers le Dr. Ito et les membres de la Tomorrow Foundation, les concepteurs de Carbone et Silicium, le diagnostique à propos de l'humanité est plus que réservé. Si la technologie peut aider à certains moments, elle semble en général plutôt interférer dans les relations entre les humains. Le Dr. Ito préfère concevoir des machines plus proches de la perfection, donc qui s'éloignent d'un quelconque modèle humain, plutôt que de passer du temps avec ses enfants. Les médecins travaillent à distance à l'aide de robots plutôt qu'au côté de leurs patients. La connexion directe à Internet par des prises intracrâniennes limite voire anéantit les liens communautaires puisque les individus sont pris au piège dans leur bulle informatique. La dépendance à la technologie tue l'humanité.

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Avec ce récit, Mathieu Bablet revient aux fondamentaux de la science-fiction. L'œuvre questionne le rapport des hommes à la science, ses effets sur la vie des individus, le lien entre le créateur et sa création… Mais la vision hindouiste que l'auteur apporte permet de repenser ces sujets déjà travaillés par de nombreux récits. Avec cette histoire de robots qui s'interrogent sur la part d'humanité qui est en eux, on peut penser à Blade Runner et bien d'autres œuvres de la mouvance Cyberpunk. Les rafistolages corporels que doivent s'imposer Carbone et Silicium pour vivre évoquent la créature de Frankenstein. Cette histoire d'amour entre créations artificielles en quête d'humanité donne le sentiment d'assister à une refonte du récit de science-fiction. C'est un peu comme si le Prométhée moderne avait été réinventé au bord du Gange.

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Crédit images : @AnkamaEditions

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