Splitscreen-review Image de Drunk de Thomas Winterberg

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Drunk

Publié par - 18 octobre 2020

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Drunk est le nouveau film de Thomas Winterberg, cinéaste danois révélé par le Festival de Cannes en 1998 avec un film qui fit grand bruit en son temps : Festen. Après Festen, Winterberg s’était plus ou moins perdu dans un schéma filmique qui ne lui permettait pas de surmonter l’écueil fixé par le célèbre Dogme95 (mouvement lancé pour protester contre un cinéma jugé superficiel et qui avait pour but de revenir à un cinéma plus essentialiste et dépourvu d’effets en tous genres). Avec La chasse en 2012, même si le film est loin d'être exempt de défauts, on a pu constater enfin que Winterberg assumait ses propres contradictions intentionnelles. Drunk lui permet de revenir à des sujets plus ouvertement proches de ses obsessions créatives sans pour autant nier ou refuser la technicité propre au cinéma.

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Drunk, par son titre, affiche ses prétentions. Le mot peut s’entendre, dans sa traduction, comme un participe passé qui définirait un état mais également comme un nom qui désigne plus ou moins familièrement un individu qui s’adonne à une consommation d’alcool suffisante pour entrer dans un état second. Le film suit la trajectoire de quatre hommes, quatre amis, tous dans la quarantaine, qui enseignent dans le même lycée. Ils ont l’impression de vivre dans un univers qui ne leur permet pas de jouir pleinement de l’existence. Leur quotidien leur apparaît lourd et sans relief. Un soir, alors qu’ils célèbrent l’anniversaire de l’un d’entre eux, dans la discussion passablement ponctuée par une consommation d’alcool conséquente, surgit la théorie du psychologue norvégien Finn Skårderud selon laquelle l'homme serait né avec un taux d’alcool dans le sang qui présenterait un déficit de 0,5g/ml. Ce qui en soi expliquerait le spleen qui est celui du genre humain et de nos quatre comparses. Qu’à cela ne tienne, Martin, Tommy, Peter et Nikolaj élaborent tout un processus qui vise à consommer régulièrement de l’alcool mais uniquement pendant les heures de travail afin de soumettre leur corps et leur esprit à la félicité promise par un taux d’alcool dans le sang réajusté.

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Les conséquences seront bien évidemment désastreuses, on s’en doute. Mais c'est ailleurs que le film témoigne de subtilité. Dès l'énoncé du sujet, plusieurs éléments interpellent et invitent à réfléchir sur autre chose que la progression dramaturgique de l’expérience à laquelle se livrent les quatre compères. D’abord, d’un point de vue formel, la caméra retrouve une logique qui était celle, la plus intéressante, qui figurait au cœur du manifeste Dogme95. Ce n’est pas la caméra qui fixe un champ d’action aux comédiens. Dans Drunk, la caméra est au service de la restitution d’une situation. La caméra nous permet d’observer une expérience et elle retrouve la logique scientifique qui était à l’origine de la création du cinématographe. Comprendre le monde par la contemplation ou par le constat, voici ce que nous propose la mise en scène de Thomas Winterberg.

D’une certaine manière, Drunk referme la parenthèse formelle qui semble s’être ouverte au lendemain de Festen dans la carrière de Thomas Winterberg. D’autant plus que le contenu de l’étude proposée ici rejoint en bien des points ce qui constituait l’ossature de Festen : un individu (4 dans Drunk) décidait de rompre le lien avec un système qui le maintenait dans un état de servitude et de dépendance morale, affective et matérielle. Drunk, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est donc, comme Festen, un film sur la résistance.

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Drunk, dans ce qu’il raconte, peint le portrait d’individus qui décident de s’extraire d’un schéma imposé par une société qui uniformise ses éléments. Dans le processus qui établit comme règle de se maintenir à un niveau d’ébriété conditionné par un taux d’alcool dans le sang prédéfini, la contrainte la plus importante à suivre est celle qui détermine comme espace d’enivrement le lieu de travail de chacun. Et ce n’est pas n’importe quel lieu de travail puisque tous enseignent dans un lycée. Le lycée, microcosme d’une société en devenir, est dans sa constitution et son fonctionnement le reflet d'une pensée qui traverse quelques générations antérieures qui s'imaginent une vie paisible à la condition d'asservir les générations suivantes à un modèle de vie qu'elle détermine pour eux. Ainsi donc le rejet est total. Car il s'agit de celui des aînés, de ce qui précède. Et puis il faut aussi évoquer la notion de travail puisque leur fonction est ce qui les relie à une société qu’ils participent d’une certaine manière à entretenir et à maintenir selon des principes souvent éloignés des aspirations de la jeunesse. Ce qui résulte de leur occupation professionnelle, en tout cas pour les 4 protagonistes, se transforme en figure de l’aliénation. Le mot travail rejoint ici ses origines étymologiques latines.

L’alcool atténue en quelque sorte, enfin l’espèrent-ils, la peine, la souffrance morale qui est la leur à l'issue d'un constat qui a été long à se dessiner. Au-delà de l’aspect existentialiste de l’acte d'enivrement, ils devront effectuer un choix entre se résoudre à rentrer dans le rang pour espérer prolonger leur espérance de vie et se fondre dans un tout qu'ils savent désormais déshumanisant ou bien poursuivre sur la voie destructrice de l’ivresse permanente qui a bien des attraits. Parce que l’alcool propulse ces enseignants dans un état qui n’est pas le leur, qui est étranger à leur nature initiale, les profs deviennent séduisants et attrayants. Ils en ont conscience. Ils deviennent lucides. Ce qui soulèvent alors une autre problématique : la jeunesse qui incarne une société en devenir ne fantasme pas sur le modèle qu’on lui impose par le biais d’un enseignement orienté vers le maintient d’un fonctionnement politique et social précis. Les jeunes préfèrent Hyde à Jekyll.

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Ce qui rend soudainement ces enseignants très attirants, c’est qu’ils échappent à la norme. Ajoutons que pour se marginaliser de cette manière, autre aspect envoûtant aux yeux de leurs étudiants, les 4 profs se sont livrés à une étude précise des fonctionnements communautaires pour mieux en contourner les règles. Ainsi, ils font figure de personnages hors du commun par la sagacité dont ils témoignent en parasitant le système de l’intérieur de ses rouages féconds, le lycée. Les enseignants cessent de respecter le contrat social qui est le leur et fuient le rôle que la société leur concède. Alors il faudra choisir définitivement sa voie avant d’avoir atteint le point de non-retour. Faire des émules ou faire pitié. Rentrer dans le rang ou bien vivre l’exaltation du quotidien sous l’emprise de l’alcool tout en sachant que cette sublimation a une durée limitée dans le temps et que la fin peut être terrible. Il se pourrait bien, mais ce n’est pas nouveau, qu’il y ait quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

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Crédit photographique : © Henrik Ohsten

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