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Murder Falcon

Publié par - 2 novembre 2020

Catégorie(s): Bande dessinée

Dans l'édition du comics, plus de la moitié du marché est dominée par DC et Marvel (surnommés les Big Two) ce qui engendre une forte présence des univers super héroïques dans la bande dessinée américaine. Cependant, il existe une autre forme d'expression qui relève d'éditeurs indépendants comme notamment Comics Images avec son célèbre Walking Dead. Ces éditeurs, généralement, permettent aux auteurs d'explorer d'autres univers et d'offrir de nouvelles propositions dans le paysage de la BD américaine. On pensera au scénariste Rick Remender et à ses nombreuses séries ou encore à Brian K Vaughan auteur de la série culte Saga.

C'est donc un auteur indépendant qui nous préoccupe ici. Un auteur qui, de surcroit, a la particularité d'être ce que l'on appelle un auteur complet (il dessine et écrit ses histoires), ce qui est assez rare dans le monde contemporain du comics. Il s'agit de Daniel Warren Johnson, auteur encore relativement discret même s'il a rencontré un certain succès critique avec ses récentes œuvres. On pense notamment à Extremity, un savoureux mélange d'influences diverses au service d'une histoire de haine et de quête identitaire qui avait su marquer ses lecteurs. Mais c'est son dernier projet paru en France qui nous intéresse. Une œuvre plus récréative qu'Extremity bien qu'elle soit parcourue de la même intention dramaturgique, elle a pour nom Murder Falcon.

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Alors que le monde est menacé par une attaque de monstres venus d'une autre dimension, Jack, ancien joueur de rock métal dont la vie s'est délitée au fil du temps, va devoir renouer avec sa passion perdue pour sauver le monde. En effet ce dernier en jouant du métal invoque Murder Falcon, un faucon anthropomorphe bodybuildé qui, au rythme d'un air de métal, extermine le mal. Les enjeux du comics rejoignent une forme de quête "épique" qui va amener Jack à renouer avec ses proches et à se livrer à une réflexion existentialiste.

Warren Johnson signe ici un récit décomplexé aux nombreuses inspirations qui vont du film de Kaiju aux "actionners" des années 80  auxquels le personnage de Murder Falcon est clairement un hommage. Proposant un univers original,Warren Johnson joue avec des concepts délirants et une démesure totale. La tonalité qui en découle crée un climat absurde qui est totalement assumé puisque Warren Johnson n'hésite pas à aller toujours plus loin dans l'exagération des scènes d'action. Tout s'enchaîne très vite et l'on pourrait reprocher à l'auteur certaines facilités scénaristiques. Mais pour peu que l'on accepte la proposition, ce sont des éléments que l'on pardonnera facilement et qui participent même à créer cet aspect "over the top" relativement séduisant. Warren Johnson a bien conscience de cela. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'ouvrage ne dure que 8 chapitres, mais il ne va pas se limiter à cette approche quelque peu régressive.

 

Warren Johnson insère dans son travail des ingrédients qu'il avait déjà intégré dans l'écriture d'Extremity : construire des personnages à partir de sa propre personnalité. Dans Extremity c'était la passion de Warren Johnson pour le dessin qui était au centre de l'histoire. En effet, la protagoniste, Théa, perd sa main et donc une partie de son talent. Toute l'histoire sera une lutte entre la nature profonde de l'artiste et les actes horribles auxquels elle participera par vengeance. Dans Murder Falcon, Warren Johnson a injecté sa passion pour le Métal et il lui rend hommage. Cela se retrouve aussi bien dans les nombreuses références faites à la culture métal que dans les thématiques autour des personnages ou encore dans la création de l'univers global.

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La dimension d'où provient Murder Falcon s'appelle le Heavy. Le récit parcourt ainsi un monde à partir de références multiples et variées à des groupes connus et même à des reprises visuelles de pochettes d'albums en fin de volume. Mais le plus important est la pratique et la philosophie même du Métal qui sont montrées ici comme un exutoire face aux souffrances imposées par l'existence. Warren Johnson voulait illustrer le pouvoir curatif de la musique et il y parvient avec brio. Ici il n'est plus question de jouer, mais d'extérioriser sa souffrance pour mieux résister. Ainsi, le "cri" de la musique devient le cri de l'âme et permet de faire de la chanson aussi bien une arme pour soi que, plus métaphoriquement, contre les créatures. La lutte fantastique devient donc une image des tourments qui habitent les personnages. C'est scénaristiquement habile dans la mesure où les créatures se nourrissent justement des émotions négatives humaines. Une métaphore certes simple, mais qui fonctionne puisqu'elle rejoint la tonalité de l'ouvrage.

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Dans ces 2 œuvres, c'est donc bien en essayant de renouer avec leurs arts respectifs que les personnages retrouvent une part d'eux-mêmes et un moyen d'avancer. Cette dramaturgie très intime permet au lecteur de facilement se connecter aux personnages pour apporter de vrais moments d'émotions dans un récit qui semblait pourtant n'être qu'un immense défouloir. Ajoutons à tout cela le talent graphique de Warren Johnson qui se situe à mi-chemin de la ligne claire de Bill Watterson - sa toute première inspiration - et des styles plus dynamiques d'auteurs de mangas comme Otomo. Ce mélange offre au dessin une certaine évidence, une efficacité mais aussi un vrai dynamisme. Que cela soit son découpage (énormément de doubles pages) ou son style qui amplifie le mouvement, tout rend la lecture captivante et marquante. De plus, lorsqu'il construit ses planches, Warren Johnson n'hésite pas à supprimer du texte et du dialogue de son script pour permettre une narration plus visuelle que textuelle.

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Ainsi Murder Falcon est un comics qui communique essentiellement par le visuel et qui parvient à une symbiose entre le texte et l'image pour rendre la lecture fluide et agréable (il en va de même pour Extremity). Pour peu que l'on adhère à sa proposition, Murder Falcon est une franche réussite. De par ses nombreuses références, sa générosité visuelle et sa capacité à capter l'émotion, Murder Falcon apparaît comme un récit amusant, touchant et épique pour lequel il est difficile de ne pas éprouver de sympathie. Daniel Warren Johnson fait partie des auteurs à suivre. Surtout lorsqu'on on recherche une approche différente du comics aussi bien visuellement que narrativement. Il ne reste plus qu'à espérer qu'il continue sur cette lancée, surtout qu'on le sait déjà sur un projet quelque peu différent : Wonder Woman Dead Earth qui plongera la fameuse héroïne dans un récit post apocalyptique afin de mettre à mal le personnage et ses idéaux. On a hâte de voir comment cet auteur va se réapproprier un univers qui n'est pas le sien.

Crédit images :

Murder Falcon™ & © 2020 Skybound, LLC. © Éditions Delcourt pour la version française

Extremity © & ™ 2018 Skybound LLC. Tous droits réservés. © 2020 Éditions Delcourt pour la version française.

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