Splitscreen-review Image du coffret ultra collector de Crash de David Cronenberg édité par Carlotta Films

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Crash - Carlotta Films

Publié par - 4 novembre 2020

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Carlotta Films, éditeur précieux, fait une nouvelle fois preuve de tout son savoir-faire avec ce coffret ultra collector consacré à Crash de David Cronenberg. Au-delà de la superbe copie du film proposée ici, le contenu du coffret est à la hauteur des prétentions de l'éditeur et il devrait contenter les inconditionnels du film ou du cinéaste. Mais l'édition revêt également une dimension pédagogique qui pourrait réhabiliter Crash aux yeux de ses détracteurs ou des spectateurs restés perplexes devant une proposition artistique insaisissable ou réputée comme telle. Crash , rappelons-le, est un film sur la solitude et l’isolement, deux états qui contribuent à instaurer comme norme des comportements marginaux ou qui échappent aux circuits de sociabilité traditionnels. La technologie et la machine, toutes deux proches esthétiquement ici d’une considération constructiviste, traduisent une sorte de fascination pour ce qui relève de la perfection des formes (le film s’inscrit aussi dans cette logique) à laquelle répond une recherche de la beauté avec pour critère premier l’imperfection. Dans Crash, la machine, fleuron de différents domaines technologiques (mécanique, électronique, sciences médicales, etc.), est à la fois le reflet d’une déshumanisation en cours dans le monde et un matériau à partir duquel l'humanité cherche à se réinventer.

Splitscreen-review Image du coffret ultra collector de Crash de David Cronenberg édité par Carlotta Films

L’une des qualités du film réside dans la capacité de Cronenberg à transformer en faits tangibles et en marqueurs identitaires des émotions abstraites et improbables à matérialiser. Crash apparaît comme un révélateur de sentiments latents qui autorise la libération de quelques tabous ou de phénomènes inconscients. La mécanique des corps et de leurs désirs inaccomplis ou inassouvis s’extériorise par l’intermédiaire de la plastique des machines qui accompagnent le voyage intime des personnages. La machinerie dont il est question dans Crash appartient à l'univers des véhicules motorisés (des avions dans la scène d’ouverture auxquels succèderont des voitures dans la suite du film).

L’association ou plutôt la fusion de l’homme avec la machine (thème cher à Cronenberg) s'exprime par une sexualité nouvelle et dénuée de toute projection fantasmatique. On ne peut fantasmer qu’à partir d’éléments concrets que l’imaginaire de chacun est en mesure de produire. Un désir, une pulsion ou un aléa invitent un corps à en rencontrer un autre. Des failles s’ouvrent, les corps s’assemblent et se libèrent après l’étreinte. Remplaçons le mot « corps » par le mot « voiture » et la phrase précédente ne désigne plus un acte sexuel mais un accident de la circulation et ses suites potentiellement funestes. Ainsi le sexe, tel que mis en pratique dans Crash, n’a pas de résonance émotionnelle ou sentimentale. Il est un moyen de communication qui translate essentiellement ce qui relève d’une détresse qui touche des individus enfermés dans une sorte d’exil affectif. Le contact avec le monde est rompu.

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Le film pose alors la question du regard. Crash interroge l'humain à travers ce qu'il est susceptible d’accepter à partir de sa compréhension des choses et du monde et, bien entendu dans le cas de Crash, de ce que cet humain devenu spectateur ici est en mesure de considérer après avoir étudié le film. À ce titre, nous trouvons-là une des complexités à surmonter pour le spectateur : ne pas se contenter d’une approche émotionnelle car Crash est dépossédé de toute psychologie. Il est ainsi impossible au spectateur de percevoir les vibrations émotionnelles de chacun ou les motivations qui animeraient les personnages. Il est donc interdit au spectateur, sauf par l’intermédiaire de spéculations hasardeuses, d’apprécier, à partir d’une échelle de valeurs morales précise, les comportements des protagonistes.

Le film n’incite pas à ressentir mais plutôt à examiner de manière clinique des situations où des individus recherchent un mode comportemental qui échappe à la raison pour laisser place à des instincts qui, seuls, dictent l’attitude à adopter. Tous les actes se transforment ainsi en rituels reproduits dans l’espoir qu’une humanisation de rapports conditionnés par la mécanique puisse encore être possible. Le spectateur est alors seulement invité à laisser libre cours à des émotions qui le traversent sans jamais pouvoir les canaliser ou les comprendre. Que Crash révulse ou attire, les liens qui se tissent entre les images et le spectateur agissent en dehors de tout contrôle cartésien. La critique formulée est alors cinglante puisque déjà à l’époque de la rédaction de l’ouvrage original de J. G. Ballard en 1973, la société peinte dans le livre se caractérisait par la fabrication d’êtres "déconnectés" les uns des autres pour utiliser un terme technique qui sied à merveille au travail de Cronenberg sur Crash.

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Le sexe, omniprésent dans Crash (le film s’ouvre sur trois scènes "érotiques" consécutives), devient une forme d’expression, d’échange, un nouveau langage qu’il faut apprendre à décrypter pour mieux, pourquoi pas, le pratiquer. Les scènes de sexe se « parlent » à distance. La construction de Crash est révélatrice du propos filmique. Les trois scènes initiales décrivent trois situations qui réunissent des partenaires différents. Pourtant, elles dessinent une suite de situations qui se prolongent dans une certaine forme de continuité formelle.

Un couple, les Ballard, s’aime mais il rencontre des problèmes qui nuisent à l’épanouissement de chacun. Les Ballard optent alors pour des actes à portée "thérapeutique" (le spectateur le découvrira aisément s'il se prête à l'analyse des séquences) qui s’élaborent grâce à la présence d’une tierce personne dans l’intimité sexuelle du couple. Catherine Ballard (Deborah Kara Unger), dans un hangar d’aviation, se penche sur le fuselage d’un avion de tourisme. Elle découvre un de ses seins qu’elle pose au contact de la tôle pendant qu’elle accueille sans émotion particulière les caresses intimes de son instructeur de vol. Cut. Dans la scène suivante, James Ballard (James Spader), entre deux prises de vue pour un spot publicitaire qu’il réalise, s’est retiré dans une salle avec sa cheffe opératrice. Le spectateur découvre le couple dans une posture qui prolonge parfaitement les attitudes observées dans la première scène avec Catherine Ballard. Les gestes sont identiques alors que les protagonistes ont changé. À distance, les attentes, les espoirs, les envies sont les mêmes. Cut. Dans la troisième scène du film, nous retrouvons le couple Ballard réuni dans un espace, un balcon, qui reprend des motifs communs aux deux précédentes scènes (matériaux métalliques, présence de véhicules et de machines, position des deux partenaires, etc.). Les propos échangés entre les époux troublent notre perception du film. Catherine et James Ballard comparent leurs expériences. Les propos échangés laissent entrevoir la complexité de la situation : les comportements sexuels sont motivés par une insatisfaction qui relève autant du plaisir physique que pour combler un manque affectif commun. Les époux s’activent ensuite à initier une gestuelle sans équivoque qui vient prolonger les attitudes vues jusqu’ici. Cronenberg vient de créer une sorte de syllogisme érotique. Cut.

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Nous comprenons d’emblée le propos, les scènes de sexe sont des signes qu’il faut décoder pour mieux saisir la complexité des personnages. Les comportements sexuels trahissent ouvertement des états d’âme, des souffrances qui sont le reflet d’une insatisfaction globale. La sexualité qui s’exhibe ici se transforme en spectacle qui produit des sensations inhabituelles, inédites chez le spectateur. Cette quête de la nouveauté et de la créativité qui passera par le prisme de véhicules accidentés relie Éros à Thanatos. La découverte de nouvelles émotions nécessite une expérimentation in vivo extrême qui trouve son pendant dans la réplique d’accidents de la route qui, tous, ont causé par le passé la mort de personnalités du monde du cinéma (James Dean, Jayne Mansfield).

Crash, le film, ne coche par les cases émotionnelles auxquelles le spectateur est traditionnellement confronté. La finalité diffère d’une expérience commune qui répondrait à des contours connus de tous. L’objectif ici est de produire un film qui permettrait aux spectateurs d’accéder à de nouvelles expériences collectives (expérience de la salle de cinéma comprise) afin d’envisager de nouvelles formes d’humanité. Les actes sont ainsi conditionnés par le seul désir d’explorer d'autres formes de cohabitations sociales déterminées par un rapport nouveau à la vie et à la mort. Le sexe devient la seule et unique catharsis envisageable pour une humanité déboussolée. Se libérer de phénomènes refoulés qui se traduisent par une sexualité singulière apparaît comme le seul moyen accessible à tous pour prétendre à la réinvention d'un modèle sociétale possiblement propice à l’épanouissement du plus grand nombre. Les ébats sexuels, au propre comme au figuré, sont des laissez-passer vers une nouvelle forme d’existence et sont filmés comme des performances chorégraphiques répétitives, des spectacles où les décors changent sans affecter pour autant la nature de ce qu’ils accueillent comme expérience. Tout est affaire de détournement dans Crash. Et, bien sûr, d’expérimentations qui visent à mesurer si les variations sur les actes qui se reproduisent comblent enfin les espoirs affectifs de toutes et tous. Crash, décidément, est bien de notre temps.

Pour ce qui est des bonus, nous avons choisi d'en retenir deux. Pas spécialement pour une qualité qui diffèrerait des autres (tous sont pertinents et passionnants) mais parce qu'ils éclairent le film sous des aspects techniques et intentionnels précis qui permettent de mieux appréhender l’œuvre. Citons tout d'abord la rencontre filmée entre Viggo Mortensen et David Cronenberg lors du Toronto International Film Festival. Les propos alternent entre moments analytiques, humour singulier et révélations intentionnelles. Nous sommes là en présence d'une master-class qui remplit pleinement ses fonctions ludiques et formatrices. Passionnant et particulièrement agréable.

Autre complément vidéo qui a retenu notre attention, l'entretien accordé par Peter Suschitzky dans lequel le brillant chef opérateur revient sur le travail consenti sur l'image du film afin de la faire concorder avec les intentions de Cronenberg. Le supplément donne l'impression immersive d'assister à la conception théorique d'un travail dont on connaît déjà la portée lorsqu'on a vu le film. Ce qui attise notre intérêt, plus qu'on pouvait le supposer, pour le travail technique présent dans Crash.

Pour le reste, mentionnons également la présence de 3 courts-métrages sur le Blu-ray.

Et puis le livre. L'ouvrage, intitulé Réalisme des sens : Crash de David Cronenberg, met à disposition des heureux acquéreurs du coffret une somme analytique enthousiasmante. Des essais (mention à Olivier Père), des critiques, des entretiens, tout est réunit pour prolonger de la manière la plus pertinente possible le plaisir de la (re)découverte de Crash. L'ensemble permet de surcroit une approche en profondeur de la forme et des thèmes développés dans le film. Remarquable.

© 1996 ALLIANCE COMMUNICATIONS CORPORATION, IN TRUST. Tous droits réservés.

Splitscreen-review Image du coffret ultra collector de Crash de David Cronenberg édité par Carlotta Films

LES SUPPLÉMENTS**

. TIFF TALKS – RENCONTRE AVEC VIGGO MORTENSEN ET DAVID CRONENBERG (52 mn) - Exclusivité Blu-ray
. LE DÉFI CRONENBERG (20 mn)
Un entretien inédit avec le chef opérateur Peter Suschitzky.
. ANIMAUX MÉCANIQUES (17 mn)
Un entretien inédit avec le producteur Jeremy Thomas.
. HOWARD SHORE DONNE LE LA (23 mn)
Un entretien inédit avec le compositeur Howard Shore.
. SUR LES CHAPEAUX DE ROUE (27 mn) - Exclusivité Blu-ray
Un entretien inédit avec la directrice de casting Deirdre Bowen.

. ARCHIVES PROMOTIONNELLES
  ENTRETIEN AVEC DAVID CRONENBERG (6 mn)
  ENTRETIEN AVEC J.G. BALLARD (3 mn)
  ENTRETIEN AVEC JAMES SPADER (5 mn)
  ENTRETIEN AVEC HOLLY HUNTER (3 mn)
  ENTRETIEN AVEC DEBORAH KARA UNGER (5 mn)
  ENTRETIEN AVEC ELIAS KOTEAS (3 mn)
  LES COULISSES DU TOURNAGE (11 mn) - Exclusivité Blu-ray

. COURTS-MÉTRAGES - Exclusivité Blu-ray
  . "LE NID" (2013 – Couleurs – 10 mn)   
  . "CAMÉRA" (2000 – Couleurs – 7 mn)
  . "LE SUICIDE DU DERNIER JUIF SUR TERRE DANS LE DERNIER CINÉMA SUR TERRE" (2007 – Couleurs – 4 mn)

. BANDES-ANNONCES
  BANDE-ANNONCE ORIGINALE
  BANDE-ANNONCE ORIGINALE NON CENSURÉE
  BANDE-ANNONCE 2020

*uniquement disponible sur la version 4K Ultra HD
**en HD sur les versions 4K Ultra HD et Blu-ray

UN LIVRE DE 160 PAGES (INCLUS 20 PHOTOS D’ARCHIVES)
‘‘RÉALISME DES SENS : CRASH DE DAVID CRONENBERG’’

DEUX VISUELS FACE A / FACE B
Face A (au recto du coffret) : le visuel créé exclusivement pour cette édition par Sam Gilbey.
Face B (au verso du coffret) : le visuel alternatif avec l'affiche cinéma de la sortie en salles en juillet 2020.

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