Splitscreen-review Image du coffret La condition de l'homme de Masaki Kobayashi édité par Carlotta Films

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La condition de l’homme - Carlotta Films

Publié par - 26 novembre 2020

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Carlotta Films édite en cette fin d’année, sous forme de coffret Blu-ray uniquement, La condition de l’homme de Masaki Kobayashi, un cinéaste peu considéré en Occident si ce n’est pour quelques œuvres (Kwaidan, Rebellion ou Hara-kiri). Pour les cinéphiles, Kobayashi souffre souvent, lorsqu'il s'agit d'évoquer les maîtres japonais "classiques", de l’ombre portée par ses illustres contemporains que sont Ozu, Mizoguchi, Kurosawa ou encore Naruse. Si les films de Kobayashi cités plus haut ont incontestablement contribué à populariser le travail du cinéaste au fil du temps, en France au moins, il est une œuvre de l’auteur qui fut envisagée, dès sa réception critique, comme une synthèse des problématiques chères au metteur en scène : La condition de l’homme.

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Le film se déploie sur plus de 9 heures (9h34 minutes pour être précis) et se segmente en trois parties elles-mêmes divisées en deux. Les trois parties se nomment respectivement Il n’y a pas de plus grand amour, Le chemin de l’éternité et La prière du soldat. Dans sa forme aux allures de triptyque, la partie 3 est symétrique, dans le développement de ses sujets, à la partie 1. Le personnage principal, Kaji (Tatsuya Nakadai), fil conducteur narratif et thématique, dans Il n’y a pas de plus grand amour, est chargé d’encadrer des équipes de mineurs chinois en Mandchourie. On lui confie la lourde responsabilité de gérer des prisonniers de guerre et son approche de l'humain entre en contradiction avec celle de ses collègues. Les méthodes utilisées par les chefs d’équipe japonais permettent au cinéaste d'analyser les tensions inhérentes à la société japonaise quant à la considération de l’humain. Kaji traite les prisonniers avec respect tandis que le reste des protagonistes japonais déshumanise les Chinois qui travaillent pour eux. L'attitude est d'abord une morale avant de devenir un acte politique. Des tensions surgissent et ce sont les rapports entre les personnages japonais qui structurent le film plutôt que le conflit sino-japonais. Ainsi, dans le troisième volet de La condition de l’homme intitulé La prière du soldat, Kaji se retrouve après moult péripéties dans la position occupée dans la première partie du film par les prisonniers de guerre chinois. La prière du soldat apparaît alors comme le contrechamp d’Il n’y a pas de plus grand amour et impose à Kaji d’éprouver physiquement le sort précédemment réservé aux prisonniers chinois et qu'il jugeait moralement inacceptable.

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Dans sa globalité, La condition de l’homme, expérimentation d'un humanisme jugé inapproprié en temps de guerre par le pouvoir étatique, épouse les contours d’une réflexion morale sur l’individu. Le film impose au spectateur une forme de conscience existentialiste qui se nourrit d’une pensée politique. À travers ce principe, coutumier de l’œuvre de Kobayashi, La condition de l’homme explore les fondements d’une société qui se structure autour d’un principe : le respect immodéré du pouvoir et des traditions. Le propos du cinéaste, tel que construit narrativement, insiste sur les phénomènes qui compartimentent la population japonaise en classes sociales dont l'importance respective se détermine par son aptitude à servir le pouvoir. Les exactions commises en Mandchourie, bien loin de tout regard occidental, sont prétextes à disséquer les mécanismes des rapports qui se développent entre dominants et dominés.

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L’un des aspects les plus intéressants de la fresque de Kobayashi se matérialise dans le contenu et pas forcément dans le contenant. Contrairement aux entreprises filmiques observées en Occident sur des problématiques aux développements similaires (Orange Mécanique par exemple), l'ossature de l’œuvre repose sur l’utilisation d’un théâtre singulier (la guerre en Mandchourie) qui invite dans le tissus narratif la présence d’un tiers (les prisonniers chinois) afin de servir de révélateur aux dysfonctionnements de la société japonaise. Car l’autre, celui qui nous est étranger, s’envisage d’abord et surtout selon l’étendue de son importance et de son implication dans le maintient de l'ordre social japonais. Les frustrations individuelles ou le champ d’action de chaque personnage se traduisent par l’incidence respective de chacun sur le sort réservé aux prisonniers. L’homme, de quelque côté de la barrière qu’il soit, est un objet. Il est tantôt le rouage d’une mécanique destructrice (les Japonais employés par l’entreprise minière ou les soldats), tantôt il sera façonné par l’appareillage en question (les Chinois et les opposants au système). Quoi qu'il en soit, l’individu est toujours une victime.

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Au cœur de ce processus, une microsociété au rythme et au fonctionnement bien établis, l’armée. Le corps militaire est d’abord un acteur lointain du possible drame qui ouvre La condition de l’homme (échapper aux obligations militaires). Puis, petit à petit, l’armée, par ce qu’elle inspire ou ce qu’elle suggère comme sentiment de dépossession de soi, devient le personnage central du film. L’armée est traitée comme un reflet de la société japonaise mais aussi et surtout comme le syndrome de ce qui dysfonctionne et qui pourtant anime les volontés politiques à l’œuvre à la fin des années 1950, période qui voit l’émergence du projet filmique de Kobayashi.

La destiné des individus répond à une logique qui échappe à toute considération humaniste : l’homme, avec ou sans qualité, est sacrifié sur un autel édifié au nom d’un honneur bafoué après la reddition de l’Empereur. La guerre perdue par les armes dans le Pacifique ou sous les cendres d’Hiroshima et de Nagasaki s’est déplacée comme un fou sur une diagonale d'échiquier. La guerre se livre désormais sur le territoire des marchés économiques et de la mise en place d’une industrialisation à tout crin. Le Japon semble avoir perdu son âme. C’est en tout cas le constat implacable auquel se livre Kobayashi.

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La condition de l’homme portraiture, non sans affliction, une des institutions japonaises fondamentales, l’armée. À travers le corps militaire se dessinent les contours d'une société japonaise qui a accepté sa propre déshumanisation pour s’engager sur une voie philosophique qui se résume à la volonté obsessionnelle de détruire un modèle de société honni. Le film, sous des aspects manichéens, cache la souffrance d’une population dépossédée, comme aux plus belles heures du shogunat Tokugawa, de ses qualités, de ses libertés et de sa pensée.

La condition de l’homme nous est présentée dans ce coffret Carlotta Films dans une copie remarquable qui rend justice au travail photographique consenti par Yoshio Miyajima qui sut composer différentes esthétiques pour répondre aux exigences thématiques du film.

Le film, réparti sur trois disques, est accompagné d’un livret de 32 pages (qui ne nous a pas été fourni par l’éditeur) rédigé par Claire-Akiko Brisset.

Au regard de la longueur de l’œuvre, les disques, sans doute bien remplis, ne sont accompagnés que par la bande-annonce originale du film.

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Crédit photographique : ©1959-1961 Shôchiku Eiga

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