Splitscreen-review Image de la série Giri / Haji

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Giri / Haji

Publié par - 16 décembre 2020

Catégorie(s): Séries TV / V.O.D.

À l’heure du streaming à volonté, à l'heure où Netflix fait son "beurre" avec des "cartons" prévisibles et pensés pour n'être que cela (The Queen’s Gambit, Emily in Paris…), il faut parfois savoir se perdre dans les méandres de cette plateforme pour y trouver de véritables pépites. C’est le cas par exemple avec la série britannico-japonaise Giri/Haji créée par Joe Barton et co-produite pour la BBC en 2019. Comment ce polar parfait en huit épisodes est-il passé à ce point inaperçu du grand public ? Meurtre, amour, quête de soi, gun-fight, poésie et même ballet alimentent en problématiques et en esthétiques cette savoureuse Odyssée inversée qui mériterait de devenir un phénomène de la pop culture au même titre que True Détective saison 1.

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Un détective aguerri de Tokyo part en mission à Londres pour retrouver son frère, ancien yakuza, disparu et accusé de meurtre. La série baigne dans une ambiance sombre et sanglante qui, dès les premières minutes, nous donne l’impression d’être plongé dans Tokyo Vice, le livre de Jake Adelstein. Puis, très vite, le récit prend une dimension sentimentale inattendue. Les protagonistes ne sont pas les figures qu’ils laissent transparaître. À l’image du personnage principal, le détective Kenzo Mori, ils sont cassés, cabossés par une vie difficile qui apporte son lot de déceptions avec lesquelles il faut apprendre à vivre. Tout au long des 8 épisodes, tous les personnages éprouveront et devront accepter des événements qui vont bouleverser leurs vies respectives. Mais quand tout s’écroule autour de nous, doit-on et peut-on dévoiler ses sentiments ? La question est cruciale pour Kenzo qui peine à dialoguer avec sa famille.

Le titre japonais de la série se traduit par Devoir / Honte, les deux faces d’une même pièce, l'essence même de l’identité nippone. Le devoir, envers son pays, envers les siens, n’est pas ressenti comme une obligation, c’est une nature. On pense à l’autre et, par extension, au groupe qui passera toujours avant l’individu. La honte, quant à elle, est affaire de culture. La société japonaise raisonne en culture de la honte qui prévient l'individu qu'il lui faut sortir du cadre par crainte de se faire remarquer et/ou d'être jugé par ses pairs.

Avant que le récit ne s’étoffe et que le nuage de fumée ne se dissipe pour dévoiler les motivations des personnages, on pense que cette notion de nature / culture, mise l’une en face de l’autre, est le reflet des deux frères. Kenzo, le détective, a le devoir de retrouver son frère. Yuto, le yakuza, a fui son pays suite à une trop grande honte. Il y a un mot japonais pour décrire cela, johatsu, évaporé. Cela n'a rien d'anodin car avant d’être retrouvé, Yuto est bel et bien un fantôme. Mais au fur et à mesure des cigarettes consumées et de la pluie rinçant la honte, les tendances s’inversent. Qui doit à qui ? Toute la structure narrative de la série repose sur la capacité de Kenzo à faire évoluer les limites qui séparent l’obligation de ce qui relève de l’inspiration intime.

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La mise en scène de Giri/Haji est remarquable puisque la caméra est au service des personnages. Comme chez John Ford, elle laisse beaucoup d’espace entre le haut du cadre et les visages. C’est la définition et l'installation d'un monde, d'une cosmogonie. L’importance des cieux dans les proportions de l’image donne systématiquement l’impression que les personnages sont instrumentalisés par des forces supraterrestres qui agissent sur les comportements physiques et psychiques des personnages. Comme la seconde secousse d’un séisme et les réactions en chaîne qui l'accompagnent, le spectateur s’intéresse aux conséquences des forces du Haut sur les forces du Bas.

Et puis il y a le montage. Un montage magique qui, principalement grâce aux cuts ou aux splitscreens, rapproche deux pays, deux cultures. C’est ce qu’avait mis à l’étude Chris Marker dans son film Sans Soleil, dicté par une théorie de Racine dans la préface à Bajazet : « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. » En un raccord, on passe d’une culture à une autre, d’une nature à une autre, d’une fusillade à Londres à une fusillade à Tokyo, d’une route qui part d’un pays et se poursuit à l’autre bout du globe. Des raccords comme un décalage horaire à 180°, lorsque le soleil se lève à l’est, la pénombre envahit l’ouest. Les changements de temporalité se font souvent par le biais de la voiture, véritable personnification de la table de montage. À l’intérieur de la voiture, nous sommes à Londres, à l’extérieur à Tokyo. On observe une carte de Tokyo à travers une carte de Londres, par transparence tout cohabite. La manière dont les repères topographiques et culturels se superposent fonctionne à merveille.

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Au cours de l’épisode 4, au milieu de la série, le personnage de Sarah, pris dans de douces volutes de fumée euphorisante, se met à théoriser sur ce que nous sommes en train de regarder. Elle évoque l’hypothèse de l’éternel recommencement. « Everything we’ve done, is going to happen again and everything we’re going to do has already happened somewhere else. » Elle continue par invoquer l’idée d’un démiurge tout puissant, tel un réalisateur dirigeant ses acteurs, « Everything that’s going to happen was always going to happen, as if we’re all being moved by this mad conductor. »

Et puisque tout est déjà arrivé et va recommencer, elle annonce même le très beau ballet final. « We’re dancing around each others like atoms ». Liberté de mise en scène gracieuse et chorégraphique qui clôt, par le mélange des arts, une série sur la quête de soi, la résilience, l’amour et la vengeance. Pour montrer que, malgré toutes nos différences et nos fissures profondes, nous dansons ensemble, liés, unis, dans un univers où chaque mouvement crée une résonance. Polar philosophique et poétique, Giri/Haji peut être définit par le mot japonais tokimeki, chose qui fait battre le cœur.

Crédit photographique : Netflix

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