Splitscreen-review Image de Sans soleil de Chris Marker

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Sans Soleil - Potemkine Films

Publié par - 19 janvier 2021

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Sans Soleil, le chef d’œuvre de Chris Marker sorti en 1983, sort dans une édition de luxe chez Potemkine. Et quand je dis luxe, pour tout fan du cinéaste et de ce film, le mot est faible. Le coffret contient : le film restauré en DVD et en Blu-ray, Le Dépays, un essai de Marker sorti en même temps que le film, épuisé et introuvable depuis des décennies, le dossier de presse du film, le recueil de poèmes Sans Soleil de Arseny Golenishchev Kutuzov, le texte intégral du film, 2 courts métrages et un passionnant entretien avec Florence Delay.

L’occasion pour nous de revenir avec envie sur ce film merveilleux, cette rêverie envoûtante et poétique.

Splitscreen-review Image de Sans soleil de Chris Marker

« Le texte ne commente pas plus les images, que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon. »  Avertissement au lecteur au début de Le Depays.

Sans Soleil se présente sous la forme d’un flot d’images et de paroles. Un texte magnifique où chaque phrase peut se décortiquer pendant des heures, accompagne sur le fil, des images capturées et extirpées d’un inconscient poétique.

C’est un film sur le ressenti. Le spectateur est ici invité à suivre le voyage mélancolique d’un réalisateur vers son pays imaginaire créé de toutes pièces.

Pour démarrer son film, Chris Marker s’appuie sur la conception japonaise très poétique de « tokimeki », que l’on traduit par « les choses qui font battre le cœur ». C’est Sei Shonagon (dont le nom revient de nombreuses fois au cours du film) qui établit la première poésie de ce type dans ses Notes de Chevet au XIème siècle. Cette liste, comme toutes celles établies par Shonagon, agit sur la vie comme un réconfort mélancolique. Les raisons de continuer de vivre quand le soleil est trop noir.

Lorsqu’on lit les Notes de Chevet de Shonagon, on découvre des récits intimes, sans ordre chronologique particulier. On lit dans une plume des plus raffinées des pensées, des idées, des images et des réflexions, parfois des récits, des anecdotes et des portraits de telle ou telle personne. Ce n’est pas faire fausse route de penser que Sans Soleil s’inspire sur le fond (le texte) et la forme (le montage) des notes de Shonagon, c’est l’essence même du film, son postulat de départ. Chris Marker, au gré de sa filmique poétique, livrera ses listes, ses réflexions intimes sur la mémoire, le temps, la vie et la mort, ses anecdotes pleines d’humour, ses contradictions et sa philosophie.

Chris Marker fera tour à tour un film sur l’Histoire, sur le cinéma, sur le rêve, sur le Japon bien sûr, mais aussi sur un homme venu de l’an 4001 (en référence au 2001 de Kubrick) qui aurait perdu l’oubli et qui regarderait notre époque avec l’envie de comprendre les injustices et les infirmités du Temps. Et quoi de mieux pour Chris Marker que le médium cinéma pour traquer le temps ?

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Le temps est lié inévitablement à l'une des aptitudes premières du cinéma : pouvoir le capturer et en restituer la trace. L'image s'impose comme un support pour lutter contre l'érosion de la mémoire, contre l'oubli ou contre la disparition. Mais ici on ne parle pas de mémoire collective, juste des mémoires individuelles, des empreintes de solitude. Marker se pose la question, « Je me demande comment se souviennent les gens qui ne filment pas, qui ne photographient pas, qui ne magnétoscopent pas, comment faisait l'humanité pour se souvenir ? Je sais, elle écrivait la Bible. »

L’image chez Marker sert à matérialiser et à rendre tangibles des corps et des actes qui s'inscrivent dans une durée que le spectateur reconnaît, puisque cette durée est également la sienne. Les êtres existent parce qu'on les voit et parce que l'image est susceptible de conserver les empreintes d'une existence. Ce qui est vrai pour Sans Soleil l’est pour tous ses films. « La nouvelle Bible, ce sera l’éternelle bande magnétique d’un Temps qui devra sans cesse se relire pour savoir qu’il a existé. »

Sans Soleil est plus qu’un film, c’est un processus expérimental qui vise à raviver la mémoire et à ressusciter les acquis qui résultent à la fois de l'expérience et du souvenir. Chez Marker, la mémoire se concrétise non pas dans ce qui a été vécu mais dans le matériel filmique qui permet de restituer ce vécu. Ainsi les images sont la seule mémoire qui compte et elles seules permettent de structurer les séries temporelles afin de les rendre palpables par chacun d'entre nous. L’outil cinéma devient un moyen d’enjamber les discontinuités temporelles et spatiales. Par exemple, dans Sans Soleil, Marker crée même un synthétiseur d’images qui « purifie » les images, les distord, les sature numériquement, ce qui, d’une certaine manière, les affranchit de leur lien avec un moment particulier dans le temps. Marker à la fin de son film peut désormais les contempler d’un point situé à l’extérieur du Temps.

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Ce qui raccorde les actes et les instants exposés dans un film de Marker, c'est le montage. Le montage est un lien, le montage est Le lien. C’est également la recherche de la nécessité de ce que disent 2 plans quand ils se rencontrent, la fameuse théorie 1+1= 3 d’Eisenstein. Un plan plus un autre à la suite, doit être égal à une idée.

Même lorsque les images semblent contraires, les transitions savamment orchestrées réunissent ce que tout oppose. Le cinéma de Marker trouve sa cohésion dans sa propension à associer des images et des sons aux contenus dissemblables. Entre les images et le montage, on pourrait reprendre les mots de Jankélévitch pour décrire Marker, il est « le vagabond de l’entre-deux ». Il arrive à combler cet entre-deux, entre les images et le montage, entre l’entreprise humaine et sociale et la Nature, Sans Soleil fait le lien. Il fait lien par son regard, sa présence par procuration, même diffuse (des chats, des visages, des mots...), mais aussi par ses intentions formelles (cadrages et, surtout, encore, le montage).

Au début du film Racine est cité, « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. ». On pourrait tout aussi dire que Sans Soleil répare le tissu du temps.

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Vous l’aurez compris, Sans Soleil est un film complexe. Il pourrait être l’application filmique de ce que l’on nomme « dasein » en philosophie. Être présent. Le témoignage d’un être qui vit avec conscience, confronté à la certitude de la mort imminente, enfermé dans sa solitude, mais qui avec ses semblables reste toujours au monde, auprès des choses. Marker s’en émeut et évoquera « la poignance » des choses.

« Il m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film d’Hitchcock : Vertigo. » Comme le chignon de Kim Novak dans Vertigo, Sans Soleil  est un film composé et structuré en rond. Il faut le voir et le revoir et on verra toujours un autre film. Tout revient, rien n’est cité qu’une seule fois, comme la vie, comme les souvenirs, comme la poésie.

Crédits Images : Potemkine Films

 

Splitscreen-review jaquette de Sans soleil de Chris Marker

Suppléments :
- Livre (224 pages) :
. "Le Dépays" de Chris Marker (1982) : réimpression du livre de Chris Marker, épuisé depuis des années
. Textes de Christophe Chazalon sur le film (la genèse, les thématiques, les références culturelles, la réception critique...)
. Le dossier de presse du film
. Lettre à Theresa de Chris Marker
. "Sans soleil" de Modeste Moussorgski
. Le texte intégral de la voix off

Bonus vidéo :
Interview de Florence Delay (17')
"Le labyrinthe d'herbes" de Shuji Terayama, dans sa version française écrite par Chris Marker et dite par Florence Delay (1979, 39')
"Tokyo Days" de Chris Marker (1988, 20')
"Sans soleil" de Chris Marker, version anglaise de la voix off, écrite par Chris Marker pour éviter le sous-titrage de son film (exclusivité Blu-ray, 104')

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