Splitscreen-review Image de Metronom d'Alexandru Belc

Accueil > Cinéma > Radio Metronom DVD

Radio Metronom DVD

Publié par - 17 mai 2023

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Sorti en salle début janvier 2023, Radio Metronom, le premier long-métrage de fiction du roumain Alexandru Belc, n’a laissé personne indifférent. Il faut dire que le film a bénéficié d’un crédit critique dès sa présentation au Certain Regard (sélection singulière du Festival de Cannes) en 2022. À cette occasion d’ailleurs, Radio Metronom fut récompensé du prix de la mise en scène du Certain Regard. La sortie DVD et VOD du film, nous offre la possibilité de revenir sur l’œuvre et, justement, de nous pencher sur la mise en scène de celui-ci.

Rappelons que, dans sa structure, Radio Metronom se scinde en deux parties très distinctes. La première, celle qui ouvre le film, décrit les atermoiements amoureux d’une jeunesse roumaine versée dans un badinage qui tend à perdre de sa légèreté pour se charger de considérations plus complexes. La seconde partie du film, elle, plus aride, même si elle conserve le même modèle filmique, si elle reste attachée au récit initiatique qui accompagne Ana (Mara Bugarin), l’héroïne du film, se fait aussi l’écho d’une soudaine prise en compte des réalités sociales qui interviennent dans le quotidien des Roumains de tous âges. La deuxième partie du film, dans le développement de certaines problématiques, introduit de manière sourde l’idée du comportement paradoxal de son leader politique de l’époque, Nicolae Ceaușescu (attitude résolument ouverte sur une collaboration politique internationale de la Roumanie alors qu’une répression idéologique sévit en interne).

Splitscreen-review Image de Radio Metronom d'Alexandru Belc

Dans les deux parties de Radio Metronom, les choix esthétiques d’Alexandru Belc s’accordent avec son parcours de cinéaste (réalisateur remarqué de films documentaires). Ainsi, les dispositifs de tournage se rapprochent de ceux qui, en général, participent d’une logique documentaire à laquelle le cinéaste se plaît à ajouter une subtilité supplémentaire (le format de l’image). Les figures de style renseignent autant sur des intentions de mise en scène qu’elles s’accordent avec la logique narrative et la contextualisation du sujet.

D’abord, évoquons l’usage du plan séquence. Alexandru Belc exploite ici les possibilités linguistiques du procédé en insistant tout d’abord sur la dimension naturaliste du plan-séquence qui est le principe cinématographique qui restitue le mieux notre perception de la durée dans la réalité. Le recours au plan-séquence atteste de la volonté d’instaurer une réalité filmique indexée sur la perception objective du temps comme valeur plausible et vraisemblable des événements filmiques. Mais le cinéaste ne se contente pas uniquement de cette caractéristique. Il transgresse les conventions en utilisant le plan-séquence comme un moyen de contraindre le spectateur à associer plusieurs éléments (dans le cadre ou dans le récit) afin de composer mentalement toute une série de liens qui servent le sens global du film. Il n’hésite d’ailleurs pas à filmer des situations qui se reproduisent. Mais en ce cas, la répétition des scènes est filmée selon des axes de caméra différents pour que la mise en scène corresponde aux changements de paradigmes qui opèrent au fil des expériences individuelles ou collectives (scènes devant le monument des Héros de la patrie par exemple).

Splitscreen-review Image de Metronom d'Alexandru Belc

Le traitement sonore n’est pas en reste et concorde avec l’utilisation faite du plan-séquence. Radio Metronom insiste sur la matérialisation de la durée et du réalisme qui l’accompagne par une pratique inaccoutumée de la bande son. Lors de la réunion entre lycéens, les chansons du programme musical de l’émission Metronom s’écoutent dans leur durée intrinsèque. Les morceaux écoutés permettent autant de corrélations matérielles (les déplacements dans l’appartement, la danse) qu’ils renseignent sur les pensées des comédiens, leurs intentions, leurs désirs, leurs rêves et même sur leurs désillusions. Le découpage des séquences, quant à lui, précis et méthodique, marque les changements d’humeur ou les prises de décision des protagonistes.

Ajoutons à ceci l’adoption du principe de caméra portée à l’épaule pour filmer toutes les scènes. Point d’erreur intentionnelle dans ce choix puisque le procédé, antinaturaliste en apparence, répond parfaitement à la crédibilisation des réalités montrées par le film (la caméra portée est le procédé du reportage ou du monde documentaire). La charge esthétique qui accompagne le principe de caméra portée invite ici à des rapprochements entre la fiction qu’est Radio Metronom et l’esprit réaliste qui colle au cinéma documentaire.

Splitscreen-review Image de Metronom d'Alexandru Belc

 

Mais Alexandru Belc ne s’est pas contenté de cet amalgame. Le cinéaste sait également que la caméra portée, utilisée avec minutie, peut traduire une intention bien différente, celle qui consiste à désavouer le principe de réalité puisque l’image, dans ses incessants tremblements, ne correspond en rien à la manière dont l’humain voit et perçoit l’espace lorsqu’il le traverse ou non. L’instabilité de l’image répond alors aux turbulences intérieures des personnages. Ce qui permet d’ajuster la mise en scène aux apprentissages d’Ana. Ce que la mise en scène retranscrit, c’est la présence des doutes, de l’incertitude, des craintes, des rancœurs, bref, des émotions nouvelles qui envahissent Ana alors qu’elle devient adulte.

Splitscreen-review Image de Radio Metronom d'Alexandru Belc

Nous aurions dû nous en douter. L’entrée dans l’âge adulte n’est pas sans dommages. Le format de l’image, 1.33 :1, presque carré donc, nous l’indiquait depuis le début. Ana, et au-delà la jeunesse roumaine, n’a jamais été réellement libre. Les espaces de liberté ne le sont que dans une certaine mesure. Le monde adulte, écrasant comme le monument aux Héros de la patrie, veille, épie et s’insinue partout. La figure de l’enfermement à laquelle renvoie le format du film est sans ambiguïté, il n’y pas d’issue pour Ana et ses camarades, il faudra apprendre à composer avec les réalités du monde, aussi dures soient-elles.

En complément du film, notons l’entretien accordé par Alexandru Belc et l’entretien de Traian Sandu, historien spécialiste des totalitarismes en Europe centrale, qui contextualise remarquablement l’action du film en la raccordant à l’époque qu’elle retranscrit.

Splitscreen-review Image de Metronom d'Alexandru Belc

 

 

Crédit photographique : Copyright Pyramide Distribution

Suppléments :
Entretien avec Alexandre Belc (9’)
Contexte historique et analyse de séquences par Traian Sandu, historien spécialiste des totalitarismes en Europe Centrale (12’ + 8’)

Partager