Splitscreen-review Image de The Wasteland d'Ahmad Bahrami

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The wasteland

Publié par - 8 septembre 2023

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Nous l’avions évoqué en début d’été, The Wasteland, second volet d’un triptyque pensé et réalisé par Ahmad Bahrami sur la condition humaine en Iran, devait sortir à la rentrée sur les écrans. C’est chose faite depuis le 6 septembre. Ceux qui ont eu le plaisir de découvrir The Wastetown ne seront pas surpris. The Wasteland prolonge les questionnements soulevés dans The Wastetown. Dans ce dernier, une femme était au centre du récit puisque son arrivée dans le microcosme d’une casse automobile bouleversait l’équilibre instable de ce petit monde replié sur lui-même. Ici, dans The Wasteland, le microcosme, le bout du monde ou l’enfer, c’est un peu la même chose pour Ahmad Bahrami, est une briqueterie perdue au milieu de nulle part.

Ali Bagheri, déjà présent dans The Wastetown, interprète cette fois le personnage de Lotfolah dont on ne sait rien si ce n’est qu’il est né dans la briqueterie et qu’il a toujours vécu ici. Ses horizons, géographique et humain, se limitent au périmètre de l’usine de briques. Bien sûr, sa personnalité se définie par l’espace et l’atmosphère qui s’y rattachent. La chaleur des fours, omniprésente, rappelle l’essentiel : Lotfolah et les ouvriers de la briqueterie sont exclus du monde et vivent un enfer au quotidien. Le travail harassant qui est le leur ne permet jamais d’envisager ne serait-ce qu’une échappée hors les murs. Il n’y a que Sarvar (Mahdiyeh Nassaj), dont Lotfolah est secrètement amoureux, qui parvient, elle, à sortir de temps en temps de l’usine. Elle accompagne souvent le patron de la briqueterie (Farrokh Nemati) lorsque ce dernier se rend en ville ; déplacement qui n’est que prétexte à un rendez-vous galant.

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The Wasteland reprend quelques figures de style qui, déjà, structuraient The Wastetown : format « carré » et une image en noir et blanc, un comédien central (Ali Bagheri), un espace retiré du monde peuplé par des oubliés de la société, des laissés pour compte, des individus qui n’existent pas et qui sont condamnés à vivre en enfer, ici la briqueterie. Et puis une figure narrative centrale s’ajoute à la forme pour définir un monde fermé, étranger à toute possibilité d’échange social : la répétition.

Celle-ci est initiée par le discours du patron qui annonce à ses ouvriers que la briqueterie n’est plus rentable et doit fermer ses portes. Pas de plan social, pas d’accompagnement, pas de recours, nous sommes en Iran. Donc la fermeture de l’usine est à effet immédiat ou presque. Lorsque le discours s’amorce, la mise en scène s’organise autour de l’envie de filmer la parole et ses effets sur ceux qui reçoivent le discours. Le patron parle, un travelling établit un lien physique entre le propos qui annonce la fermeture et l’écoute des ouvriers. Ensuite, la caméra se positionne de manière à considérer les effets de l’annonce selon le point de vue de chaque ouvrier ou de chaque groupe d’ouvriers. S’ouvrent ensuite des séquences qui permettent aux spectateurs d’approcher les singularités de chacun et leurs états d’âme.

Au-delà des liens de causalité que les travellings expriment, il va de soi que la répétition souligne également l’enfermement des personnages dans un schéma qui ne sera jamais contredit par les disparités culturelles de chacun. L’espoir d’accéder à un ailleurs et à un avenir plus propices à une forme d’épanouissement individuel, ne serait-ce que minime, est démenti par la mise en scène qui restitue ainsi fidèlement la réalité vécue par cette population.

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Lorsque l’on est né là, dans cette briqueterie, on est contraint d’y rester. Loftolah appartient à l’espace, il en est, d’une certaine manière, le garant. Pour les autres, c’est différent. Ils sont, par nécessité, de passage dans la briqueterie. L’espace de la fabrique détermine la nature de la société qui se développe par contrainte, par besoin et qui se doit de composer avec des disparités culturelles remarquables. Ainsi, The Wasteland pointe également l’incohérence morale qui consiste à se défier de l’autre. Car au fond, tous les personnages sont victimes d’un système qui se nourrit de leur état.

La parabole a le mérite de rappeler aux moins regardants que nous sommes tous prisonniers d’un système qui est plus fort que l’individu. Que l’on soit Iranien, Français, Italien, Américain ou autre, nous participons d’une logique qui sert également à assujettir des populations, voire soi-même. L’homme, consciemment ou non, concourt à soumettre un autre, où qu’il soit, à des conditions qui condamnent cet autre à servir un fonctionnement systémique (qu’il s’agisse d’un état, d’une religion ou, de manière universelle, d’un régime économique mondialisé) qui se repaît de la déshumanisation inhérente à son organisation.

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Crédit photographique : Copyright Bodega Films

 

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