Splitscreen-review Image de Bushman de David Schickele

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Bushman

Publié par - 23 avril 2024

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

C'est dans le cadre d'une inédite restauration de son long-métrage Bushman, réalisé en 1971, que l'œuvre de David Schikele est reportée à notre attention dans tout ce qu'elle peut avoir d'actuel et d'unique, si ce n'est de marginal dans le paysage cinématographique américain. Cinéaste du regard culturel, adoptant volontiers le point de vue africain des rapports sociaux et sociétaux, Schikele a déjà, au travers de Give Me a Riddle sorti en 1966, dressé le préambule d'une filmographie questionnant les résurgences d'un racisme et d'une discrimination américaine aux racines profondes autant que silencieuses. Bushman, toujours sur les mêmes problématiques, ouvre un regard double au travers de la vie de Gabriel, entre souvenir de soi et quête d'identité. Ancien chef de tribu nigérien, Gabriel a fui la guerre civile en son pays pour se réfugier aux États-Unis et y occuper la place de professeur de littérature africaine, cherchant dans le pays de la ségrégation une place pour sa personne et la culture qui l'accompagne. La forme du portrait porte en elle une double dynamique à la fois métonymique de la situation de la population noire des années 60 et offrant par ailleurs un espace introspectif et de parole à une intimité sur laquelle se greffent, à la manière d'un collage, le présent d'une vie d'exil et le souvenir sans cesse convoqué du passé en Afrique.

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Et c'est dans cette réalité double que se meut premièrement l'identité bel et bien fragmentaire de Gabriel qui, au travers d'un montage tout en rupture, laissant la part belle à un écoulement non plus linéaire mais vertical, en profondeur, des évènements, se dévoile par degré à l'œil du spectateur. Suivant la mort de Martin Luther King, le film prend place au centre d'une période d'éveil et de bouleversement dans les consciences encore secouées par une mémoire et une actualité de la violence ségrégée. Si Schikele négocie par une forme fragmentaire et en centrant son propos sur un personnage de la duplicité ce virage historique, la raison tient sans doute à une volonté du réalisateur d'exprimer dans le dévoilement d'un racisme endémique une réalité sociale vécue par les populations qui en sont victimes. Formellement, Bushman joue fréquemment entre le documentaire type "témoignage" et la fiction biographique qui, en apportant un certain souffle au récit, font de Gabriel une figure double. Cette pluralité de forme semble sans cesse supposer un conflit sur l'identité du personnage. Qu'est-il ? Un témoin individuel de son existence qu'il raconte ou un personnage dont le parcours est la matière du récit ? Dans cette dynamique, il est l'objet d'une double perception, entre personnage de réalité et figure symbolique, personnifiée du destin afro-américain de son temps. En bref, Schikele le présente (l'acteur joue d'ailleurs son propre rôle) et en fait l'amalgame du mythe et de l'individu.

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Dans le contexte de la ségrégation, ce pôle de la double identité offre également une lecture du double rapport à soi, assez semblable au "double consciousness" présent dans la littérature noire américaine des sixties. Gabriel a également de lui-même une double perception partagée avec le spectateur : à la fois intimité et en même temps celle d’un individu sans cesse redéfini par le regard discriminant de l'autre. Plus que de rendre compte d'une réalité vécue, le réalisateur laisse donc aussi la part belle à un état subit. Ainsi, d'une réalité souterraine, boueuse, Schikele en tire les effets à la lumière de la structure même de son long-métrage. Livrant le tabou, il en fait le squelette d'un film qui en est le lent constat et l'absolue dénonciation.

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Mais ce qui porte d'abord le film, et ce dès son commencement, est sans conteste le souffle de départ, le mouvement inexorable qui habite chaque aspect de la vie de Gabriel. Bushman, au-delà d'être un film fragmentaire, est peut-être une œuvre du "mouvant". Plus que des instants, les expériences du personnage, dans leur profondeur et leur disparité, répondent d'un écoulement, d'une suite ininterrompue dont l'aspect hasardeux et circonstanciel rend plus exactement compte d'une réalité existentielle. Comment ne pas voir dans les fragments de vie, de conflit, d'introspection et d'échange du personnage une manière d'errance et de perdition ? Consciente, certes, du moins l'est-elle dans le retour qu'il fait sur sa propre situation, mais diffuse dans les moindres aspects de son quotidien, imprégnée du moindre de ses gestes. Encore une fois, et comme dans le cas du double et de la duplicité, la forme traduit toujours un fond d'identité, ici dépossédée, ballotée pour être bref, entre les vagues d'un pays sans ancrage, où la couleur de peau devient la doublure bouffante et stigmatisante du tissu de l'être.

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Trouver dans la mise en scène de Schikele des formes propres au néo-réalisme tel qu'il fut porté quelques vingt années auparavant la réalisation de Bushman illustre d'autant plus l'idée selon laquelle le personnage est acteur de son inactivité, entraîné par une quotidienneté maîtresse, un hasard arbitre et prodigieux qui, tout en le traînant sur sa chaîne d'incertitudes, le définit. Paradoxalement, Gabriel, immigré et exilé, sans repère, apatride et perdu, porte dans l'inconstance même des situations qu'il traverse une constance existentielle, celle du personnage sans repère, dévalué et inconnu parmi les autres.

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Ainsi, sous la forme d'un double discours et d'une profondeur de sens bâtie dans un cadre à la fois social et intime, la caméra de Schikele traverse de bout en bout l'expérience noire américaine à la fin des années soixante sous un modèle démonstratif et introspectif. Film du départ, de l'impossible intégration, Bushman en est aussi un des enjeux de l'exil et de la discrimination, et ce à tous ses niveaux de représentation.

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Crédit photographique : ©-Malavida

 

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