Splitscreen-review Image de Bergers de Sophie Desrape

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Bergers

Publié par - 28 août 2025

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Bien que l’ensemble de sa filmographie n’ait pas encore été distribué en France, la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe, dont l’œuvre oscille entre séries télévisées (Bête noire, Motel Paradis) et documentaires, qu’ils soient factuels ou non (Rechercher Victor Pellerin, Le profil Amina), s’est imposée auprès de la critique grâce à des films tels que Les signes vitaux (2009) ou Antigone (2019). Son nouveau long-métrage, Bergers, sorti en France en avril 2025, bénéficie désormais d’une édition vidéo chez Pyramide Vidéo qui restitue pleinement la beauté de l’œuvre.

Pour qui découvrirait à cette occasion le cinéma de Sophie Deraspe, Bergers se présente comme emblématique des questionnements qui traversent son œuvre. Bien que la réalisatrice transforme certains motifs récurrents, l’essentiel de sa démarche demeure inchangé : Bergers interroge le rapport de la fiction au réel, et inversement, à travers une approche singulière, parfois périlleuse, de la représentation de réalités marginalisées. Ce choix intentionnel se manifeste notamment ici par le choix de confier certains rôles à des acteurs non professionnels issus du pastoralisme. Leur présence contribue à ancrer le film dans une vérité tangible éloignée de tout pittoresque artificiel.

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Plus encore, Bergers articule des réalités aux finalités contradictoires à travers l’adaptation du roman autobiographique de Mathyas Lefebure, incarné à l’écran par Félix-Antoine Duval. Mathyas, publiciste montréalais, décide soudainement de rompre avec sa condition pour échapper au diktat d’un monde avec lequel il ne s’accorde plus. Le film s’ouvre sur un plan élégiaque somptueux qui souligne la beauté ombrageuse d’une montagne. Puis, à ce plan succède un panoramique qui associe les arènes d’Arles à un personnage absorbé dans ses pensées, Mathyas. Cette ouverture fonctionne comme la figuration des aspirations intimes du personnage et esquisse d’emblée un axe intentionnel : opposer, comparer, mais aussi rapprocher le fantasme du réel.

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Le passage de Mathyas qui conduit le personnage de la publicité au métier de berger ouvre sur de multiples thématiques. L’une d’elles surprend particulièrement : celle du cheminement à la fois physique et psychique entrepris par le personnage. Son évolution prend à rebours le processus fondateur de l’humanité lors de l’émergence des premières civilisations, lorsque les individus se regroupèrent en communautés aux compétences diverses pour affronter une nature hostile. Mathyas opère le mouvement inverse : il quitte un monde collectif pour un univers marqué par la solitude et les affinités électives. Ainsi, un troupeau de brebis et Élise (Solène Rigot), une fonctionnaire rencontrée puis séduite par correspondance, sont les compagnons de Mathyas lors d’une transhumance en montagne.

Mais la cinéaste prend soin de détourner toute lecture simpliste ou romantique de cette expérience. Son film ne propose pas une carte postale édulcorée de la vie pastorale (la nature véhicule son lot de dangers). Bergers invite plutôt le spectateur à entrer dans une relation sensuelle avec la nature et avec ses multiples dimensions. En ce sens, Bergers ne se contente pas de décrire une trajectoire individuelle : il s’attache à restituer une expérience sensible du monde.

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Lors d’une séquence d’orage, exemplaire des capacités de la réalisatrice à saisir les interactions entre réalité et fiction, la tempête anéantit quelque outil de communication. Les conversations à distance cessent, imposant un retour aux fondamentaux. Ce dépouillement matériel résonne avec le parcours intime de Mathyas, qui se libère peu à peu des entraves sociales et technologiques pour redécouvrir une forme d’authenticité. La relation qui se noue entre Mathyas et Élise est à cet égard révélatrice : Deraspe s’attache moins à l’issue de leur relation qu’au chemin parcouru. Leurs gestes, à la limite du chorégraphique, composent une grammaire de l’attention mutuelle où la nature, plus que les conventions sociales, dicte le rythme de leur rencontre.

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Bergers constitue également, par son sujet et surtout par son traitement, une réflexion sur le cinéma même de Sophie Deraspe. L’œuvre explore les rapports entretenus par deux phénomènes a priori inconciliables : le matérialisme qui régit notre société contemporaine et le parcours d’un personnage qui choisit de s’en détacher, abandonnant possessions et statut social pour s’immerger dans un ailleurs inconnu. Ce principe s’applique tant à l’histoire qu’à la démarche de la cinéaste : une réalisatrice québécoise filmant dans les Alpes françaises la transhumance d’un troupeau de brebis. Autrement dit, quitter une zone de confort pour s’enrichir de l’expérience de l’étranger.

Une séquence illustre particulièrement la cohabitation de ces mondes disparates, voire antonymiques, que le film juxtapose : sur un pont surplombant une autoroute, un plan fixe saisit le passage du troupeau tandis qu’en contrebas les véhicules circulent à vive allure. Deux flux, deux déplacements, animés par des nécessités vitales distinctes, mais inscrits dans des rythmes et des logiques opposés. Le contraste se renforce par la composition visuelle : le troupeau traverse latéralement l’écran, de droite à gauche, tandis que les véhicules le traversent selon un axe vertical.

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En définitive, Bergers s’inscrit dans la continuité d’une œuvre qui interroge la frontière poreuse entre réalité et fiction. Par le refus du pittoresque, par le recours à des acteurs non professionnels et par la mise en évidence de logiques contradictoires, Sophie Deraspe affirme un cinéma du risque et de l’inconfort, soucieux de déplacer le spectateur hors de ses certitudes. En faisant du dépouillement matériel et de la confrontation avec la nature les conditions d’une réinvention de soi, Sophie Deraspe dépasse le simple récit d’un déracinement pour proposer une réflexion plus large sur notre rapport au monde. Bergers ne se contente pas de relater l’itinéraire d’un homme en rupture avec la modernité : le film questionne l’approche du médium cinématographique tel que la conçoit la cinéaste. L’expérience proposée est d’une certaine manière salutaire, comme le geste de Mathyas : elle rappelle que le cinéma, lorsqu’il s’aventure au-delà de sa zone de confort, peut encore ouvrir un espace critique face aux illusions du monde contemporain.

En compléments figurent un très instructif entretien avec la cinéaste réalisé par N. T Binh ainsi qu’un court reportage pour l’émission Beau Geste avec Félix-Antoine Duval et Sophie Deraspe.

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Crédit photographique : © Pyramide Distribution

Suppléments :
Entretien avec Sophie Deraspe par N.T Binh
Reportage pour l’émission Beau Geste avec Félix-Antoine Duval et Sophie Deraspe.

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