The kingdom
Publié par Stéphane Charrière - 5 janvier 2026
Catégorie(s): Cinéma, Séries TV / V.O.D., Sorties DVD/BR/Livres
Réputé sérieux, sulfureux et ambigu, Lars von Trier a aussi très souvent prêté à son œuvre des ambitions ironiques, caricaturales voire satiriques. C’est en partie ce que ravive le coffret consacré à sa série, The Kingdom, édité par Potemkine Films. Pensé comme une série, The Kingdom fut cependant exploité au cinéma à une époque où Lars von Trier s’invitait régulièrement dans les grands festivals et bénéficiait d’une attention particulière de la critique internationale.
The Kingdom surprendra ceux qui ne connaissent Lars von Trier qu’à travers ses longs-métrages mélodramatiques ou teintés d’un propos politico-philosophique (parfois discutable) qui ouvrent sur des débats interminables sur le point de vue de l’auteur. Ici, le travail formel se fait moins présent, en apparence seulement, pour approcher un propos qui sous des airs tragi-comiques n’en révèle pas moins des questionnements sur la nature humaine et comment cette dernière conditionne certaines pratiques professionnelles ô combien importantes ; la médecine ici.
Au centre du narratif, un hôpital construit sur un étang qui constituait, au XIXème siècle, le principal espace de travail de blanchisseurs chargés de lessiver les chemises de la bourgeoisie de Copenhague. Puis, sur cette étendue marécageuse dans laquelle nombre de vies se sont abîmées, fut construit un gigantesque hôpital surnommé Le Royaume inauguré en 1910 sur les fondations duquel, en 1958, un hôpital plus moderne fut érigé. Ces différentes strates temporelles agissent comme des compartiments archéologiques desquels, parfois, souvent, surgissent des éléments appartenant au passé.
Si le propos de von Trier paraît assez simple, imaginer une cohabitation entre les drames du passé et les drames du présent, la série se complexifie quelque peu dès son prologue. Des racines, des origines, surgissent des éléments associés au surnaturel qui servent de catalyseurs. Par évocation et par une présence qui relève de la métaphysique, des esprits du passé déclenchent des réactions en chaîne improbables ou impensables dans le monde présent. D’emblée, sur ces seuls principes, le spectateur songera à The Shining de Stanley Kubrick, film avec lequel The Kingdom entretien des liens quelques peu privilégiés : édifice érigé sur un lieu chargé de spiritualité, un cimetière indien chez Kubrick, un étang significatif de l’asservissement d’une classe sociale chez von Trier ; dans les deux cas un ascenseur réunit le monde de la surface et l’inframonde ; du sang qui gicle pour envahir l’écran ; des espaces où se baladent des esprits tourmentés en raison d’une mort brutale…
Mais surtout, le lieu est le révélateur de failles insoupçonnables chez les individus que nous suivons d’un épisode à l’autre, le corps médical en premier lieu. C’est d’ailleurs ce qui séduit toujours dans The Kingdom. Derrière l’apparente sérénité des médecins ou du personnel hospitalier, des tourments jaillissent ici ou là, mis en lumière par le surnaturel et les situations qui échappent à tout contrôle rationnel. Le personnage le plus intrigant est sans aucun doute Stig Helmer (Ernst-Hugo Järegård), un médecin suédois venu exercé au Danemark alors qu’il ne supporte pas les Danois. Ce qui est épatant dans le traitement réservé à ce personnage, c’est la multiplicité des sentiments qui étreignent le spectateur à chacune de ses apparitions. Tour à tour inquiétant, émouvant, agaçant, il se transforme peu à peu en dynamique narrative puisqu’il endosse la responsabilité des péripéties qui font avancer la saison 2. Si, dans la saison 1, un certain comique accompagnait le personnage lors de ses systématiques désappointements devant le fonctionnement de l’hôpital et le comportement de ses collègues, il devient désopilant dans son rôle de démiurge impuissant dans la saison 2 qui est d’ailleurs assez proche des univers arpentés par David Lynch (Eraserhead, Twin Peaks, Elephant Man).
Esthétiquement, la série préfigure certains choix qui irrigueront le cinéma ultérieur de Lars von Trier (et pas que puisque nombre de principes techniques présents ici seront adoptés par les cinéastes dits du Dogme). Caméra portée, lumières minimalistes, grain de l’image, coupes improbables et déstabilisantes, etc. Surtout, on voit apparaître dans The Kingdom une direction singulière du jeu des comédiens que l’on retrouvera par la suite chez von Trier. Il s’agit pour le cinéaste de contredire la continuité dramaturgique par de brutales ruptures de ton. Au cours de la même scène, les comédiens adoptent des attitudes parfois contradictoires au point de complexifier la lecture et l’interprétation d’une situation. Pour parvenir à ce résultat, les scènes sont filmées de plusieurs manières selon des intentions différentes. Le montage fera le reste. Approche qui, sans y paraître, fragilise la compréhension du spectateur afin de diffuser une inquiétude latente et néanmoins prégnante dans un récit en apparence linéaire.
La caméra portée et le grain de l’image, évocations des principes documentaristes, participent d’un questionnement sur le réel. À cela s’ajoutent des plans aériens du véritable hôpital qui n’ont d’autre finalité que de contextualiser une action, certes, mais surtout d’inscrire un propos au centre d’une réalité tangible, celle de l’hôpital de Copenhague, véritable ville dans la ville ou microcosme sociétal affirmé. Car pour Lars von Trier, derrière le grotesque des situations filmées pointe la volonté sourde d’accéder, de toucher ou, au moins, d’effleurer la possibilité de sonder la société danoise au travers d’une de ses institutions (l’hôpital) afin d’en observer par extrapolation les travers ou les qualités.
C’est dans cette aptitude à mêler, sans jamais les hiérarchiser, des registres hétérogènes a priori incompatibles que The Kingdom affirme sa singularité. Le grotesque y côtoie une angoisse métaphysique diffuse, la satire se double d’une observation sans détour des comportements et le surnaturel agit comme révélateur plutôt que comme une échappatoire. En investissant l’hôpital comme un théâtre instable, Lars von Trier compose un récit fondamentalement hybride dont la virtuosité tient à sa capacité à faire dialoguer le trivial et le tragique sans jamais privilégier une tonalité plutôt qu’une autre. The Kingdom est une œuvre qui, sous ses dehors provocateurs, s’impose comme une forme critique complexe où l’ambiguïté devient le moteur même d’une narration rarement éprouvée dans le paysage télévisuel de l’époque.
Crédit photographique : ©Zentropa / © Henrik Ohsten
Suppléments :
"The Making of The Kingdom I" (1994, 24')
"The Making of The Kingdom II" (1997, 25')
"The Making of The Kingdom : Exodus" (2022, 35')
"The Shiver" - Clip (1994, 2')
"The Shiver" - Bêtisier (1994, 2')
La restauration des films de Lars von Trier (2014, 7')