Repérée avec un court-métrage, La vie de jeune fille (2018), Pauline Loquès réalise un premier long-métrage attendu, Nino. L’œuvre, présentée lors du Festival de Cannes 2025 (Semaine de la Critique), fut à cette occasion largement appréciée et commentée. Dès sa mise en chantier, le film soulevait un intérêt certain en raison de son sujet complexe et périlleux. Nino raconte trois jours de la vie d’un trentenaire après l’annonce de résultats médicaux alarmants. La qualité principale du film, ce n’est pas faire injure à la mise en scène, se situe principalement dans le développement d’une dramaturgie qui évite avec habileté toute forme de pathos. Une raison très simple à cela : le fond du film ne réside pas dans le combat contre la maladie mais porte plutôt sur ce que cette maladie éveille chez le personnage principal. Ce choix scénaristique permet au film de s’aventurer sur le terrain d’une réalité bousculée qui se transforme après l’annonce d’une nouvelle aussi brutale qu’abstraite.
Le début du film est étrange. Un homme jeune, Nino (Théodore Pellerin), vient récupérer des résultats médicaux dans un hôpital. Un échange rapide avec une agente d’accueil soulève une incompréhension, au mieux, un doute, au pire. L’échange est étrange. Il souligne les difficultés de Nino à communiquer. Des bruits de travaux résonnent alors que Nino erre dans les couloirs en quête du bureau de la doctoresse en charge de son dossier. L’annonce tombe, le choc. Un cancer est détecté. En raison de son âge, Nino est prioritaire. Un traitement lourd l’attend le lundi suivant. Il lui reste trois jours pour digérer le diagnostic, en mesurer les conséquences, se préparer. Et puis il faudra l’annoncer à ses proches, aussi.
C’est ce temps que filme Pauline Loquès, celui du surgissement des peurs nouvelles, celui de l’incompréhension, celui de la formulation du mal qui ronge Nino. Pensez, à 29 ans, le cancer est un risque lointain. Pas pour tout le monde, hélas. Peut-on s’habituer à cette nouvelle ? Comment composer avec cette nouvelle ? L’intelligence du film réside dans la volonté de ne pas s’arrêter à la maladie mais à ce qu’elle induit comme bouleversements dans la psyché du personnage. Cela se mesure par le traitement réservé aux images ou plutôt au contraste de textures entre les différentes scènes. Il y a d’un côté les séquences où Nino se retrouve seul dans le flux urbain. Ces dernières sont traitées d’une manière réaliste, crûe, sans effets, sans artifice, souvent filmées avec une longue focale. Manière d’inscrire Nino dans une réalité plus vaste et, en même temps, de l’isoler du collectif. Et puis il y a les séquences où Nino se confronte à une intimité partagée avec ses proches : sa mère (Jeanne Balibar), Camille, son ex (Camille Rutherford), son ami Sofian (William Lebghil) et Zoé (Salomé Dewaels), une ancienne camarade de collège rencontrée par hasard (même si ce hasard est particulièrement intrigant). Là, la teneur des images change. Dans l’intimité, des tonalités plus chaudes apparaissent. L’image adopte parfois un aspect cotonneux, une sorte de voile protecteur, presque amniotique, pour s’accorder avec ce que vit Nino.
Les rencontres qui segmentent le film nous éclairent sur Nino. Sa mère prononcera une phrase riche d’enseignements pour décrire le comportement de Nino dès sa naissance : tu voyais tout mais tu ne regardais rien. Se vérifie ainsi l’impression première laissée par la séquence d’ouverture à l’hôpital : Nino est en incapacité de communiquer correctement avec ses interlocuteurs. La phrase de la mère livre un indice précieux : Nino voit mais ne regarde pas, Nino est un spectateur passif. Ce que filme Pauline Loquès, c’est aussi un apprentissage du regard. Nino, qui voyait tout sans rien regarder, se découvre contraint d’habiter le monde qu’il traversait jusqu’alors en spectateur distrait.
L’enjeu premier du film est là, montrer un changement. Montrer comment un être poussé dans ses retranchements est susceptible de trouver les ressources nécessaires pour s’associer à une dynamique presque contraire à sa nature profonde. Nino, c’est une transition, celle d’un individu inactif contraint de s’activer. Le changement, nous le comprendrons assez vite de manière rétroactive, débute à l’hôpital. Le chantier extérieur propre à la rénovation ou aux modifications de l’hôpital est une figuration des bouleversements internes au personnage. Pour Nino, le chantier commence là, maintenant. Tout est à construire. Le film comme Nino.
Son évolution est rapide : l’antre maternel où il brûle en quelques gestes et quelques décisions ses années d’enfance (revenir à la maternité), ses années prépubères et son adolescence (repenser au père mort, à cette copine de collège désormais adulte et croisée par hasard). Reste à abandonner la vie d’adulte antérieure au diagnostic médical, celle qui a permis la gestation de la maladie. Un message d’alerte pour son ex-compagne, un appartement aux souvenirs communs en train de se vider de ses choses, de ses objets, de sa mémoire et Nino peut se lancer dans Paris. La ville étrangement absente de ses singularités (plans extérieurs exclusivement consacrés à Nino et à ses déambulations) et pourtant très présente (chromatiques, sonorités) ressemble au parcours de Nino : lui si absent de son existence doit désormais l’habiter pleinement. Parce que le combat contre la maladie demande un investissement total, sans faille, sans doute. Nino va devoir apprendre à contredire sa nature. Alors, une suite de séquences magnifiques (bains publics), délicates (la camarade de collège), justes (chez Sofian) qui marquent la réinitiation du personnage à son existence.
Ainsi, Nino apparaît moins comme le récit d’un combat que comme celui d’une métamorphose. L’idée qui germe dans l’esprit du spectateur, c’est que la maladie de Nino constitue la possibilité d’une renaissance. Il ne s’agit pas d’une promesse à consonance religieuse mais plutôt d’un espoir reposant sur une rénovation ou un renouvellement de l’intime. Le chantier esquissé dès l’hôpital trouve alors son véritable sens : déconstruire pour reconstruire, brûler pour habiter enfin. En fin de compte, Pauline Loquès filme ce moment où l’existence cesse d’être un décor pour devenir une expérience.
Des compléments passionnants complètent l'édition. D'abord le court-métrage La Vie de jeune fille qui, dans sa relecture, affiche nombre de points de contact avec Nino, notamment dans l'écriture. Mais pas seulement, le film témoigne aussi d'une aptitude à peindre une certaine mélancolie qui, si elle diffère de celle de Nino, confirme le talent de Pauline Loquès pour rendre palpable ce qui relève de sentiments abstraits et parallèlement très concrets dans le ressenti qu'ils convoquent. Deux entretiens prolongent le plaisir de visionnage du film. En premier lieu, celui accordé par la cinéaste sur son travail autour du film, sur les origines du film et sur l'intentionnalité globale de l’œuvre. Théodore Pellerin, l'acteur principal du film, revient quant à lui sur son approche du rôle ainsi que sur l'équilibre de travail trouvé avec Pauline Loquès.
Crédit photographique : ©Blue Monday Productions - France 2 Cinéma
Suppléments :
• Entretien avec Pauline Loquès (28 minutes)
• Entretien avec Théodore Pellerin (9 min)
• Court-métrage : La Vie de jeune fille, un film de Pauline Loquès (2018, production Les Valseurs, 30 min)