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La voix de Hind Rajab

Publié par - 8 avril 2026

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Notable est la sortie sur support vidéo de La Voix de Hind Rajab, le récent film de Kaouther Ben Hania. Auréolé de récompenses diverses et variées glanées dans des festivals d’importance (Venise, Chicago, San Sebastian, Gand, La Roche-sur-Yon), le film, présenté ici dans un transfert vidéo remarquable, s’agrémente pour cette édition d’un supplément de choix : une discussion organisée entre Kaouther Ben Hania et Samuel Douhaire, journaliste à Télérama. Au contact du public d’une salle de cinéma, l’autrice revient sur la genèse du projet, sur ses motivations, sur sa méthode de préproduction ainsi que sur ses intentions de mise en scène. Limpide et maîtrisé, comme à son habitude, le discours de la cinéaste se partage entre précision, émotion et réflexion.

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La voix de Hind Rajab ouvre plusieurs débats. Un débat de société, d’abord, qui renvoie à la guerre israélo-palestinienne mais aussi un débat sur la représentation cinématographique et sur la reconstitution. Ce second débat irrigue depuis toujours le cinéma de la cinéaste dont l’œuvre oscille entre documentaire et fiction, et, depuis plusieurs films, entrelace les deux pour qu’ils se nourrissent mutuellement. On pense évidemment à La Belle et la Meute mais surtout au précédent film de Kaouther Ben Hania, Les Filles d’Olfa. Dans ce dernier film, Olfa Hamrouni et deux de ses filles, Eya et Teyssa Chikhaoui, jouaient leur propre rôle à l’écran tandis que les deux autres filles étaient incarnées par les comédiennes Nour Karoui et Ishraq Matar.

Rappelons les faits à l’origine de La voix de Hind Rajab. Le 29 janvier 2024, en pleine guerre israélo palestinienne, des bénévoles du Croissant rouge reçoivent l’appel d’une adolescente coincée dans un véhicule avec sa petite cousine de six ans après avoir essuyé des tirs de chars dans le quartier de Tel al-Hawa à Gaza. Les six membres de la famille qui les accompagnaient sont morts. L’adolescente succombe peu après. Reste la plus jeune, Hind Rajab, qui supplie qu’on vienne la sauver. Pour les bénévoles, ce qui fut acquis pendant leur formation devient une priorité : ne pas abandonner l’enfant, lui parler, maintenir l’espoir, tout en tentant de convaincre les autorités d’autoriser l’envoi d’une ambulance.

L’appel est enregistré. C’est le matériau de départ du film. Kaouther Ben Hania décide d’utiliser la véritable voix de Hind et pose d’emblée une ligne de conduite, une morale : ne pas filmer la voiture ni la fillette. Le film se déroule dans le centre d’appels du Croissant rouge où des comédiens incarnent les bénévoles et établissent un pont entre la fiction et le réel.

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Mais l’utilisation de la voix de Hind Rajab n’a pas qu’une fonction narrative. Le principe ouvre aussi une réflexion sur la mémoire, sur ce qui, d’un événement traumatique, doit être transmis. D’outre-tombe, la voix résonne, s’inscrit dans une logique mémorielle. Se souvenir : oui, mais comment ? C’est d’ailleurs une question fondamentale qu’il faudra se poser dans la reconstruction des identités palestinienne et israélienne après les attentats du 7 octobre 2023 et la guerre installée à Gaza depuis.

Reste une difficulté majeure à surmonter pour Kaouther Ben Hania : comment éviter de surinterpréter les réactions des bénévoles ce jour-là ? Comment rendre compte de l’absurdité d’une situation verrouillée par des enjeux géopolitiques qui écrasent toute considération humaine ?

La cinéaste elle-même éclaire ces enjeux. Les échanges qu’elle a eus avec les membres du Croissant rouge présents le 24 janvier 2024 lui ont montré qu’il n’y avait pas d’intérêt à restituer avec précision les dialogues échangés ce jour-là. L’important, ce sera l’intentionnalité première de l’œuvre, c’est de dire ce que les acteurs du drame avaient ressenti et comment ce ressenti sera interprété par les comédiens. Deux principes se superposent donc : accepter un récit partiel et partial, celui de ces témoins, et faire entendre la réalité brute de l’enregistrement. Le film cherche ainsi une forme capable d’accueillir à la fois l’objectif (la voix enregistrée) et le subjectif (les mémoires individuelles et le jeu des comédiens).

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D’autres cinéastes ont travaillé la question de la reconstitution en transformant un espace cinématographique en interface entre réel et fiction. Le rapprochement le plus évident est sans doute Vol 93 de Paul Greengrass où l’essentiel se joue en huis clos et se partage entre la présence de protagonistes réels dans leur propre rôle et l’usage des appels téléphoniques authentiques.

Ben Hania reprend la même méthode de filmage que Greengrass : une caméra portée, sans stabilisateur, qui révèle l’état émotionnel des personnages, les indécisions, la stupeur, la peur, la rage... Tremblante, brute, la caméra portée renvoie au documentaire et donne l’impression d’images saisies dans l’urgence. Elle traduit aussi une impuissance et une déstabilisation. Les soubresauts de l’image retranscrivent une tension physique et psychique qui s’empare des protagonistes en même temps qu’elle reflète la tragédie encore à l’œuvre à Gaza.

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Dans l’écoute de la voix de Hind Rajab, quelque chose dépasse l’attention rationnelle que l’on porte au drame. Une vibration conduit le spectateur à éprouver, presque malgré lui, le désespoir et l’impuissance d’un être humain confronté à ce qui le dépasse. Car cette voix, bien qu’elle ne soit qu’un son et qu’une onde sur un écran d’ordinateur, devient un hors-champ visuel. Elle mobilise l’imaginaire du spectateur qui cherche à matérialiser la présence de l’enfant. Ce hors-champ est double : celui du théâtre de guerre, que le film ne montre jamais, et celui de la mort, puisque nous savons que Hind Rajab n’a pas survécu.

Avec La voix de Hind Rajab, Kaouther Ben Hania rappelle que le cinéma ne peut pas tout montrer. Il ne peut ni combler les zones d’ombre de l’histoire, ni réparer les vies brisées, ni reconstituer pleinement l’irréductible violence de la guerre. Mais il peut encore, et peut-être surtout, écouter. En choisissant de ne jamais filmer la scène du drame, en renonçant aux images que tant d’autres auraient cherché à produire, la cinéaste affirme que la dignité d’un geste artistique se mesure parfois à sa retenue. Écouter une voix, préserver son espace et son intégrité, c’est reconnaître que certaines tragédies ne doivent pas être mises en spectacle mais au contraire accompagnées dans leur silence et dans leur absence. Le film nous laisse ainsi face à une limite : ce que le cinéma ne peut ni montrer ni réparer, il peut au moins, grâce aux singularités de son langage, le porter, le relayer, le faire résonner. Et cette résonance, certes fragile, suffit peut-être à maintenir vivante la trace d’une présence que l’horreur avait condamnée au silence.

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Crédit photographique : ©Jour2Fête

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