Splitscreen-review Image de Nuit et Brouillard d'Alain Resnais

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Nuit et Brouillard

Publié par - 19 mai 2026

Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres

Nuit et Brouillard est de ces films qui, même s’ils n’ont pas été vus, sont connus et reconnus par le plus grand nombre. Des controverses qui accompagnent sa production ou sa distribution, des débats enflammés que le film a suscités jusqu’à sa relecture historique et philosophique, Nuit et Brouillard n’a jamais cessé d’agiter les consciences. Détracteurs et admirateurs, observateurs en tous genres et cinéphiles du monde entier s’accordent autour d’un consensus : Nuit et Brouillard, dans sa forme et par sa construction narrative, est sans doute l’œuvre filmique qui a approché au plus près les mécanismes de la Solution finale.

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Riches des connaissances livrées par une filmographie aussi féconde que dense, les amateurs d’Alain Resnais, l’auteur du film, ont assez rapidement constaté que les travellings et autres panoramiques qui structurent l’ouverture du film hantent notre rapport à Nuit et Brouillard. Aux résonances sémantiques presque contraires, les deux procédés, dans une utilisation alternée, guident le regard du spectateur. Par définition, le travelling assure un déplacement physique à travers un espace tandis que le panoramique, lui, invite à conscientiser les lieux photographiés. Dans Nuit et Brouillard, les panoramiques abolissent la frontière entre l’intérieur et l’extérieur du camp. Resnais inscrit ainsi le camp dans un espace concret, pleinement ancré dans une physicalité territoriale. Chez Resnais, le travelling ne se contente jamais d’enregistrer un espace : il produit une expérience du temps et invite à une réflexion sur celui-ci. Le travelling, c’est ici et maintenant. Le travelling, c’est le présent et c’est aussi le support à une réflexion qui s’inscrit dans le mouvement de pensées des années 1950. Mais pas seulement. Les travellings, de manière significative, s’enrichissent ici d’autres qualités. Ils garantissent au cinéaste d’échapper au principe de reconstitution afin d’entrer dans une logique figurative qui stimule l’imaginaire du spectateur. Ne pas verser dans le représentatif permet au film de se garder d’une esthétique qui l’associerait à une archive ou à une fiction peu scrupuleuse. En refusant la reconstitution, Resnais déplace la question du camp : il ne s’agit plus seulement de montrer, mais de penser les formes capables d’en approcher la réalité historique et humaine. Nuit et Brouillard est donc le fruit de pensées nourries par une somme de regards (Resnais, Marker, Cayrol) caractéristiques d’une époque. La considération singulière des procédés évoquée ici s’accorde donc à l’intentionnalité de Resnais : faire de son film un témoignage sur un moment historique où, dans des lieux parfaitement identifiables, l’organisation méthodique de la mort s’est inscrite dans le réel.

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Dès son ouverture, Nuit et Brouillard pose la question de la trace. Revoir Nuit et Brouillard aujourd’hui, c’est visiter un espace qui promet la conservation d’une trace des événements. Sa documentation, son commentaire, ses images (archives ou tournées pour l’occasion) insistent sur la cohabitation du passé et du présent. Mais il est aussi question de forme. Nuit et Brouillard, dans sa construction, répond à l’ordonnancement fonctionnel et architectural des camps. C’est là le grand mérite du travail éditorial entrepris par Potemkine Films : rappeler combien Nuit et Brouillard est un monument que chacun, aujourd’hui encore, peut et doit s’approprier.

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Nuit et Brouillard est un acte mémoriel, une œuvre d’art, un document, un objet de consultations diverses et, on l’oublie trop souvent, un film qui s’accompagne d’un geste d’écriture atypique, celui de Jean Cayrol. Résistant, déporté et avant cela poète et romancier, Cayrol est ici l’auteur d’un commentaire plus attaché à des questions littéraires qu’à des considérations historiques. Le commentaire, rédigé après le visionnage d’un premier montage, est le reflet d’une pensée soucieuse de restituer le plus fidèlement possible la réalité du camp, de sa conception à son organisation. Le commentaire de Cayrol intègre à une contemporanéité la logique du camp et la présence indispensables, pour son fonctionnement, des bourreaux. Cayrol, lucide, glisse dans son commentaire des phrases à portée universelle et atemporelle : « Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? »

Et l’écrivain de clôturer son commentaire sur ces mots : « Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus. Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui fei­gnons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

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On le constate hélas, Nuit et Brouillard n’a rien d’anachronique. Souvenons-nous que dans un passé pas si lointain, nous faisions encore preuve de vigilance. En 1990, après la profanation dans la nuit du 8 au 9 mai du cimetière juif de Carpentras, les six chaînes de télévision française de l’époque décidèrent de diffuser simultanément Nuit et Brouillard. Quatre néonazis seront condamnés six ans plus tard après avoir reconnus les faits. C’était hier. Nous savions alors que les menaces qui pèsent sur les démocraties européennes trouvent, encore et toujours, leur source dans les résurgences de l’extrême droite. Aussi serait-il bon de se souvenir et de répéter les mots de Cayrol qui introduisent le commentaire du film : « Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentra­tion. »

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Les compléments qui accompagnent Nuit et Brouillard répondent à une volonté éditoriale exemplaire : tous sont habités par la volonté d'éclairer le film à la lumière de notre contemporanéité. Il s'agit, pour prolonger le travail de Resnais, de ne pas considérer le film comme un objet appartenant à des temps révolus mais bien de l'inscrire dans le présent. Le module pédagogique Les yeux grands ouverts de Margot Grenier constitue en soi un excellent préambule à diverses discussions, scolaires ou non, que le supplément facilite et, d'une certaine manière, sollicite. Nombre de problématiques sont relevées mais jamais parcourues au point de clore tout débat. Le module, dans sa préparation et les thématiques qu'il aborde, tend à approcher les images du film sous l'angle du rationnel et du concret.

Dans l'entretien accordé par Jean-Michel Frodon pour les besoins de cette édition, le critique revient longuement sur la genèse de Nuit et Brouillard non sans prendre le soin de contextualiser l'émergence de l’œuvre. Documenté, précis, Frodon n'hésite pas, en fin de module, d'aborder le film sous un angle critique en pointant les résonances contemporaines de l’œuvre.

Autre supplément, morceau de choix de cette édition, Face aux fantômes, le documentaire réalisé par Jean-Louis Comolli à propos du film. Face aux fantômes reprend de manière filmique et condensée les points essentiels soulevés par Sylvie Lindeperg dans son remarquable ouvrage Nuit et Brouillard, un film dans l'histoire, Éditions Odile Jacob, 2007. Dans le film, comme dans le livre, l'historienne, spécialiste de la question des images sur la Seconde Guerre mondiale, s'exprime à propos du film de Resnais, de sa genèse au montage en passant par la réalisation et le commentaire. Face aux fantômes porte une insistance toute particulière sur le contexte historique qui a vu naître Nuit et Brouillard. Le film s'attarde également sur quelques passages du film pour révéler les quelques points d'achopement qui ont jalonné la perception, la réception et la diffusion de l’œuvre. Complément précieux et passionnant qui démontre que Nuit et Brouillard n'est pas un mausolée mais qu'il a été pensé plutôt comme un essai qui ne demande qu'à être revisité au fil des découvertes historiques à venir. Ce qui est en fait définitivement un film du présent.

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Les extraits de Nuit et Brouillard de Jean Cayrol sont empruntés à l'édition de son ouvrage chez Mille Et Une Nuits

Crédit photographique : ©D. R.

 

Suppléments :
Face aux fantômes : Documentaire sur le film réalisé par Jean-Louis Comolli avec Sylvie Lindeperg (INÉDIT, 2009, 109')
"Les Yeux grands ouverts" : Éclairage sur "Nuit et brouillard" réalisé par Margot Grenier (INÉDIT, 2026, 14', à partir de 13 ans)
Entretien avec Jean-Michel Frodon : Contextualisation et analyse esthétique (INÉDIT, 2026, 47')

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