Splitscreen-review Image de Nos coeurs noirs de suie de Stipan Morian et Joni Hägg

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Nos cœurs noirs de suie

Publié par - 6 juillet 2026

Catégorie(s): Bande dessinée

En Europe, le terme Comic book évoque de suite l’idée d’une production typiquement étasunienne marquée par les codes du pays de l’Oncle Sam. Rien de surprenant puisque l’inconscient du public du vieux continent associe le terme aux histoires de super-héros américains qui dominent dans ce genre. La bannière étoilée semble immanquablement flotter sur les étagères de ces rayons en librairie. Néanmoins, l’auteur finlandais Joni Hägg et le dessinateur croate Stipan Morian nous rappellent aujourd’hui que l’affaire n’est plus aussi simple. À travers Nos cœurs noirs de suie, première œuvre publiée de Joni Hägg, ceux-ci offrent une odyssée glaciale marquée par une culture peu représentée dans le paysage de la bande dessinée.

Tout démarre dans la cité industrieuse d’AnthraCité. Une métropole perdue au milieu des glaces où chacun doit remplir un quota inique afin de gagner un minimum de charbon pour se chauffer. Son Baron y a ainsi installé un système qui pousse chaque citoyen à maltraiter son prochain afin de mieux le contrôler. La jeune Peggy Stones y fait néanmoins figure de dissidente en refusant de céder à la malveillance. La gentillesse qu’elle manifeste entraîne son arrestation.

C’est en prison que Peggy fait la rencontre de Marie, une rebelle bien plus vindicative qui pose des questions dérangeantes. Pourquoi ne voit-on jamais le Baron ? Est-ce qu’en réalité ce ne serait pas le gouverneur d’AnthraCité qui leur mène la vie dure, loin du regard du souverain ? Cette introduction à l’ambiance pré-révolutionnaire est suivie de l’épopée de Peggy à travers les terres glacées. Un monde où règnent le froid et les bêtes sauvages, d’autant plus oppressant que les soldats du gouverneur y poursuivent la jeune fille.

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Les réflexions sociétales évidentes de l'œuvre d’Hägg et Morian, qui laissent penser que l'œuvre se voudrait réaliste, marchent en réalité main dans la main avec les règles du conte et de la Fantasy. L’association ne surprend pas grâce aux premières pages de la BD qui exposent une cité surréaliste accompagnée d’une narration au ton lancinant, plus proche de la plume d’un poète, étiquette revendiquée par le scénariste, que de celle d’un naturaliste. Malgré cela, les difficultés du peuple d’AnthraCité résonnent avec des considérations très réalistes comme la lutte des classes et le rapport travail-récompense. Il flotte ainsi sur toute l’histoire un sentiment de se trouver à la frontière du réel.

Afin de sauver son foyer d’un tyran, la protagoniste doit vivre des épreuves et explorer une nature hostile avant de revenir à son point de départ. Les grandes lignes du voyage du héros de Campbell sont là. Le voyage amène par ailleurs la jeune femme à rencontrer le fameux Baron. Ce grand homme barbu, en découvrant les misères provoquées par le gouverneur, suivra son propre parcours initiatique en sacrifiant son œil pour obtenir le pouvoir céleste de la foudre, mélangeant ainsi les figures d’Odin et Thor dans sa personne. Les personnages suivent donc un parcours narratif proche de celui des héros mythologiques.

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L’aventure de Peggy a ainsi une portée universelle enveloppée dans les codes de l’imaginaire de la Finlande. Non seulement le Baron est entouré de tonthus (des lutins de maisons finlandais), mais son ancien ami le gouverneur a une allure de géant des glaces. Un légendaire du grand nord européen imprègne petit à petit l’univers à mesure que Peggy s’enfonce dans les paysages gelés où rôdent de gigantesques ours affamés ; une nature magnifique mais hostile qui est la matrice de la culture finlandaise.

Cette plastique païenne s’accompagne d’une vision humaniste proche du christianisme, comme l’annonce la première apparition de Peggy, injustement arrêtée et menottée. Sa mise en page évoque ainsi les martyrs chrétien et annonce l'éthique essentielle du récit. Celle-ci apparaît clairement dans l’attitude de sa protagoniste. Malgré les malheurs subis dans ce désert de glace, elle ne renonce pas à sa bienveillance et garde foi en l’accomplissement de sa mission dans l’espoir d’un avenir meilleur où son peuple sera libre. Son parcours se rapproche plus du chemin du Christ que de l’antique et belliqueux guerrier du nord.

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Cette combinaison narrative n'est cependant pas le résultat d’une ambition moralisatrice, mais plutôt de la conjonction des influences culturelles de l’auteur. La conclusion du récit n'aboutit après tout à aucun consensus quant à l'approche qui mène au renversement de la dictature. Le peuple en révolte, représenté par la traditionnelle couleur rouge, sort les armes contre les soldats. La mise en page crée à ce moment une confusion entre l'illustration de combats et les bulles d’un discours pacificateur de Peggy. Une confusion se fait sous les yeux du lecteur, incapable de déterminer ce qui aboutira à la réunion des deux camps contre le tyran. Ainsi Joni Hägg laisse l'opportunité au lecteur d’une réflexion et d’aboutir à ses propres conclusions.

En somme, Nos cœurs noirs de suie cherche à présenter au lecteur un monde entre Fantasy et réflexion sur la lutte des classes. L’univers fictionnel fantaisiste sert ainsi de creuset où fusionnent le mythique et le sociétal pour montrer que les deux ne relèvent pas d’approches du monde différenciées. Les valeurs spirituelles s’expriment dans le politique pour sortir de l’abstrait tout comme la lutte pour la justice ne peut se séparer de certains idéaux lui apportant du sens. À une époque où une séparation stricte est souvent faite entre l’idéalisme et le réalisme, l'œuvre de Hägg et Morian présente ainsi au lecteur, à travers le prisme de la fiction, un message humaniste pour rappeler que l’un et l’autre restent en vérité fortement liés.

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Crédit image : ©Morgen

 

 

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