Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

Accueil > Cinéma > A swedish love story

A swedish love story

Publié par - 3 septembre 2026

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Le spectateur au fait du cinéma de Roy Andersson sera, à n’en pas douter, surpris lorsqu’il découvrira, grâce à Malavida Films, son premier long-métrage, A swedish love story réalisé en 1970. Il ne sera cependant pas en terrain inconnu puisque les bases de ce qui fera la réussite de films ultérieurs tels que Chanson du deuxième étage (2000) ou encore Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence (2014) sont déjà bien présentes.

La première surprise vient du narratif. Le sujet, une histoire d’amour naissante entre deux adolescents pendant l’été 1970, et la linéarité de son traitement tranchent avec les motifs ultérieurs du cinéaste. Mais, très vite, A swedish love story s’aventure sur un terrain propice à l’épanouissement d’un élément constitutif de l’œuvre du cinéaste : la restitution des tonalités mélancoliques qui hantent la société suédoise une fois installée la certitude que les lendemains ne chanteront pas.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

À ce titre, le film, après avoir détaillé les amours en germe de deux adolescents, Pär (Rolf Sohlman) et Annika (Ann-Sofie Kylin), examine consciencieusement le déterminisme qui condamne cet émoi à se faner irrémédiablement. Andersson ausculte ce qui conditionne cette histoire d’amour et ce qui, d’une certaine manière, ternit déjà la sincérité de sentiments amenés à être parasités par la réalité du monde. Qu’ils le veuillent ou non, Pär et Annika subissent les outrages de forces parasites présentes dans leur environnement : la bande de copains, le statut social, les différences culturelles, familles dépressives… En d’autres termes, Andersson provoque une confrontation soudaine entre l’idée que se font Pär et Annika de leur avenir et la prise de conscience de ce qui les attend véritablement.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

Une certaine amertume surgit très tôt. En filmant d’une manière naturaliste et avec une certaine insistance le surgissement du sentiment amoureux, Andersson filme aussi la fin de l’innocence. Parallèlement, insidieusement, le monde révèle sa nature, sa complexité et parfois, souvent, sa brutalité. Bonheurs et joies s’accompagnent systématiquement de frustrations et de peines. Le cheminement affectif des adolescents est contaminé par les tourments qui jalonnent le quotidien des adultes. L’image d’Andersson capte et réunit à la fois la douceur du sentiment amoureux et la rudesse du passage à l’âge adulte.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

D’ailleurs, A swedish love story octroie de plus en plus de place aux adultes. Ainsi, le film se transforme en miroir du désenchantement qui guette Pär et Annika. Les adultes s’imposent de plus en plus à l’écran jusqu’à ce que les deux jeunes disparaissent quasiment du propos dans la dernière séquence du film. Il n’est pas interdit de voir ici la tentative, vaine, de se soustraire à une réalité que les deux adolescents perçoivent déjà, inconsciemment, comme nocive. Lors d’une réunion familiale dans la campagne suédoise, les parents d’Annika sont invités à rejoindre ceux de Pär et quelques amis. Ils arrivent séparément. Les différences entre les deux familles sont manifestes. Pär et Annika s’éclipsent discrètement de la soirée. Andersson filme alors les adultes et leurs conflits d’influence qui ne sont qu’une complexification des rapports de force montrés plus tôt, déjà, au sein de la bande de jeunes. Le procédé nous livre deux pistes de lecture contigües qui infusent notre perception du film. D’abord, les adultes augurent du futur qui attend les deux jeunes. Ensuite, les deux adolescents tentent de se préserver des réalités qui nuiront inévitablement à leurs espoirs, à leurs désirs.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

Une scène préfigure cette ébauche de compréhension des réalités. Pär et Annika vivent un premier désaccord. Pär a été molesté par un des membres de la bande de jeunes devant tous les autres, Annika comprise. La réaction, ou l’absence de réaction, d’Annika, restée hors champ, donc hors du champ perceptif de Pär, dérangent le jeune garçon blessé dans son orgueil. Par fierté, par honte, Pär décide de ne plus parler à Annika. Un jour que Pär est en discussion avec ses plus proches amis, Annika, derrière un grillage, l’observe à distance. Lorsque les garçons décident de quitter les lieux sur leur mobylette, Annika se précipite et tente de le retenir en vain. Pär et les autres s’en vont. Filmé au téléobjectif, le plan se prolonge. La durée associée à la focale utilisée ici insiste sur la souffrance de la jeune fille. Après un court instant Pär réapparaît sur sa mobylette. À ce moment-là, il arrive à toute vitesse et laisse choir sa machine pour se précipiter vers Annika et la consoler. L’intérêt de cette scène a priori banale réside en deux points distincts et complémentaires. D’abord dans la prise de conscience qu’un rien peut gripper la mécanique de cette histoire d’amour. Puis dans le transfert du vecteur d’émancipation et de liberté que constitue en soi la mobylette. Ce qui permet au jeune garçon de quitter le domicile familial pour se livrer à tous les jeux initiatiques propres à l’adolescence, la mobylette, devient soudainement un outil d’émancipation secondaire. Pär comprend que sa construction identitaire passe désormais par l’acceptation de frustrations ou de joies nouvelles qui introduisent l’autre au centre du processus.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

De ce point de vue, A swedish love story doit être considéré non comme une simple histoire d’amour mais comme un récit initiatique qui ne dissimule rien des difficultés à venir. La date de réalisation du film, 1970, n’est en rien anodine. Elle porte en elle les lendemains des révolutions de mœurs qui se sont propagées en Occident dans les années 1960/1970. L’aspect naturaliste du film permet une approche sans artifices de la société suédoise de l’époque. Le film, lucide, ne cache rien de la consternation ambiante qui se manifeste lors de gros plans troublants sur le visage des adultes (femmes et hommes). Le quotidien suédois n’épargne personne.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

La relation naissante entre Pär et Annika est égratignée par le réel que le film montre. D’où le sentiment mélancolique qui envahit le film au fil des séquences. A swedish love story se transforme en petit traité des concessions indispensables à la survie d’individus conscients des contrariétés qui se précisent. Les gros plans sur les visages adultes n’apparaissent pas au début du film ; ils ne surgissent dans le découpage que lorsque les deux amoureux auront compris ce qui les attend. Les gros plans n’ont rien d’omniscient. Ils sont la preuve qu’une révélation agit dans le jeune couple et se forme durablement jusqu’à, sans doute, finaliser leur appréhension du monde.

Il y a ici l’expression d’une forme de déterminisme. On ne peut échapper à son destin et à ce que la société nous impose. Il faudra composer avec et tenter, tant bien que mal, de se ménager des instants profitables à une forme d’épanouissement même si on sait déjà qu’ils seront minorés par le réel. La jeunesse et ce qui lui reste d’insouciance autorise à Pär et à Annika de s’éloigner momentanément de la matérialité de leur existence. Le film apparaît donc comme une parenthèse, sans doute la seule qui sera accordée au couple, pour échapper à l’inéluctable condition qui sera la leur.

Splitscreen-review Image de A swedish love story de Roy Andersson

Crédit photographique : © Malavida - Coproduction Office

Partager