Splitscreen-review Image de Infâmes de Vincent Tassy, Morgane Caussarieu et illustré par Wagner Willian

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Infâmes

Publié par - 30 octobre 2026

Catégorie(s): Bande dessinée

Dépeindre l’esprit humain a toujours été une tâche ardue. Les outils ne manquent pourtant pas. Nombre d’artistes ont manipulé les mots et les images pour tenter d’en faire le vecteur de ses troubles, ses dépendances et même sa subjectivité. Bien souvent, le portrait qui en résulte est source d’angoisse, car capable d’en révéler la fragilité et les conditionnements. Une prise de conscience pouvant aboutir à la remise en question de l’identité, la conscientisation du potentiel du Mal en chacun et, en fin de compte, à la folie. Des sujets que le genre de l’horreur et ses hérauts ne se sont pas privés d’explorer. Parmi eux se comptent Vincent Tassy et Morgane Caussarieu qui ont déjà travaillé ensemble ces thèmes dans le roman Festin de Larmes, histoire de vampire écrite à quatre mains, et poursuivent aujourd’hui leur expérience collaborative. Lorsque Jean Wacquet, directeur éditorial chez Delcourt, leur propose de livrer une bande dessinée horrifique sans trop d'exigences thématiques, les deux auteurs lui proposent Infâmes, illustrée par Wagner Willian.

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Le récit nous présente Joanna, une célèbre influenceuse, alors qu’elle confie ses troubles à une psychologue, Mme Forestier. Des événements étranges se produisent autour de la star des réseaux sociaux depuis son retour en France. Une étrange tache rouge sur son tapis, une forme sombre en arrière-plan d’une de ses photos, un CD de Marilyn Manson sorti de nulle part… Ces incidents réveillent chez Joanna les souvenirs d’une certaine Bertille. Une jeune fille qui fréquentait son lycée et dont elle a provoqué le harcèlement. Les phénomènes qui aujourd’hui tourmentent Joanna lui font songer à un fantôme venu la hanter. Face à cette hypothèse, sa psychologue sceptique pousse la star des réseaux sociaux à raconter cette période peu glorieuse de sa vie pour saisir les mécanismes psychologiques qui dirigeaient et conditionnent encore sa patiente.

En 2005, Joanna faisait partie du groupe des belles filles populaires du lycée, biberonnées aux réseaux sociaux naissants. Bertille, elle, avait un physique profondément disgracieux. Elle était également amatrice de littérature gothique et de musique métal. Le tout formant une version jusqu’au-boutiste de l’archétype de la gothique marginale, plus proche de Quasimodo que d’Allison Reynolds (Breakfast Club). Les deux personnages sont présentés comme deux parfaits opposés, autant par le physique que par leurs éléments structurants : la littérature pour Bertille, Internet pour Joanna. Tout les opposent, mais leurs destins sont liés.

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Le récit de ces années adolescentes révèle que le harcèlement de Bertille, lancé par Joanna, part d’une main tendue de cette dernière, un acte qu’elle imaginait généreux, mais que la paria du lycée a rejeté. Après cela, Joanna multiplie les actes néfastes et les excuses envers Bertille. C’est le début d’une relation toxique où Joanna parvient à convaincre la paria de la laisser modifier son apparence, jusqu’à la mutilation physique, acte d’emprise suprême au sein de cette époque où le paraître est présenté comme essentiel. Tout cela aboutit au décès de Bertille. Événement tragique à l’origine de la terreur de la Joanna adulte face aux étranges événements qui se produisent dans son actuelle maison qu’elle découvre être l’ancienne demeure de sa victime.

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Après le vampire, la sirène et le loup-garou, traités dans leurs précédents romans, Infâmes est l’occasion pour Tassy et Caussarieu de jouer avec le mythe du fantôme, figure ancestrale du passé qui perdure et de la culpabilité refoulée. Par cette narration sous forme de témoignage, le point de vue de la protagoniste se confond avec celui du lecteur qui rationalise ainsi la possibilité du surnaturel. Une approche qui a pour but de mieux surprendre ce dernier lors de la seconde moitié du récit, au moment où Joanna se fait attacher à une table et découvre que Bertille a survécu. Tout n’était qu’une machination pour pousser l’influenceuse à douter de sa santé mentale et la manipuler. Ceci afin d’exercer une vengeance calquée en conscience sur Le comte de Monte-Cristo.

Ce schéma similaire au film Les Diaboliques de Clouzot porte en lui un double avantage : mettre en évidence le génie maléfique du marionnettiste et faire réfléchir le lecteur sur les limitations du point de vue individuel sur la réalité, particulièrement au travers de l’image. Un support avec lequel jouent par ailleurs les auteurs pour imprégner leur récit d’une dimension horrifique aux multiples références. La course poursuite où Bertille est pourchassée par une Joanna armée de ciseaux sanglants, illustrée dans des tons jaunes, n’est pas sans rappeler les giallos italiens et aussi les Slasher Movies américains. Filiation qui se confirme par l'usage des archétypes de lycéens américains durant les flashbacks de Joanna.

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L’esthétique témoigne également du bagage culturel des trois créateurs de l'œuvre, qui puisent autant dans le Frankenstein de Whale que dans le Carrie de Brian de Palma, des œuvres où le visuel est souvent support d’expression de la psyché des protagonistes. Une approche qui est dans la continuité du travail de Wagner Willian. Ce dernier ayant déjà dépeint la psyché humaine par la plastique de la bande dessinée dans ses biopics sur Bobby Fischer et Yves Klein. Par l’image, le lecteur n’a ainsi pas de doute sur les mécanismes psychologiques des protagonistes.

Lorsque Joanna parle de sa vie personnelle et de ses actes de générosité à sa psychologue, ceux-ci sont présentés comme des posts de réseaux sociaux. Une représentation qui témoigne de la structure psychique de Joanna. La longue analepse de celle-ci dresse alors par la narration et le visuel un portrait peu flatteur des générations Millenials et Z, formatées par Internet à être mûes par une extimité inconsciente aux conséquences néfastes. Une tendance que Bertille dénonce en mettant Joanna face aux posts où elle utilise son propre enfant pour faire des vues. Chose qui n’est jamais évoquée, même sous la forme d’une de ces pensées au format de posts lorsqu’elle parle d’elle à sa psychologue, comme un refus de conscientiser la chose.

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Infâmes se veut ainsi un récit d’horreur où les personnages sont portés par une mécanique aussi machiavélique que tragique dont le lecteur est un témoin distancié. Les actions de chacune des protagonistes sont montrées dans toute leur horreur, jusque dans leurs aspects gore, mais les conditionnements qui guident leurs actions sont explicités par l’image. Le parcours vengeur de Bertille est visuellement dérangeant mais au vu des actes de Joanna contre elle, une place se forme pour l’empathie. De même, Joanna semble vaniteuse et nocive, mais la conscience des rouages qui conditionnent sa pensée, présentée par l’esthétique, laisse place à une forme de compréhension. Les actions des protagonistes semblent déterminées par leur cadre de vie qui les pousse sur une pente dramatique, ajoutant aux thèmes abordés la question du libre arbitre.

L'œuvre de Tassy,  Caussarieu et Winnan parvient ainsi à présenter un récit d’horreur psychologique qui refuse de prendre le lecteur par la main tout en lui laissant des outils de compréhension au travers de la plastique de la bande dessinée. La multitude des thèmes abordés (Rapport au corps, relations toxiques, déterminisme générationnel…) parvient ainsi à faire d’Infâmes un support de réflexion pour le lecteur, sans tomber dans le piège du manichéisme, autant sur la nature humaine que sur le pouvoir aussi révélateur que manipulateur des images.

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Crédit image : ©Delcourt

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