Accueil > Bande dessinée > Le procès des affamés
Le western, encore le western, toujours le western. Encore en 2026, le genre associé, entre autres, à des figures telles que John Wayne, Sergio Leone et Sam Peckinpah inspire et fascine. Ce genre américain par excellence fascine encore les créatifs par ses codes qui semblent à la racine d’une partie non négligeable de l’esthétique picturale contemporaine. Le cinéma, bien sûr, continue encore aujourd’hui de lui rendre hommage (Horizon de Kevin Costner), mais aussi le jeu vidéo (Red Dead Redemption de Rockstar Games) et bien sûr la bande dessinée (Dirty Rose de Sowa et Blary). Il semble complexe de se démarquer au sein d’un genre qui n’en finit pas d’inspirer. Jolan Thomas a néanmoins voulu relever le défi avec une œuvre qui combine le western avec certaines influences inattendues.
Nous sommes à la fin du XIXème siècle, ou peut-être au début du XXème, aux États-Unis. Dans une ville qui semble avoir été abandonnée précipitamment. En réalité, tout le monde est au tribunal. Il s’y tient le procès de trois hommes coupables d’un braquage et de meurtres. L’affaire est entendue. Une page suffit à les condamner. Les accusés prononcent leurs dernières paroles. Le petit rond se confond en excuses maladroites. Le grand maigre, aussi désespéré que le sujet du tableau de Courbet, reporte en hurlant la faute sur ses camarades. Le colosse roux au visage blessé, en revanche, fait face à la foule et la condamne en proférant avec rage des accusations emplies de haine aux allures de prophétie. C’est alors que la séance se clôt que démarre l'analepse qui raconte au lecteur les événements qui ont conduit, au cours des 21 jours précédents, au drame.
Tout se déroule dans une ville sans nom où le chemin de fer domine. Dans une petite cahute vit Will Sherman, un rondelet si affamé qu’il songe à manger son cheval. Arrive alors son cousin désargenté, le fringuant Sheld, dans son beau veston et le sourire aux lèvres. À peine retrouve-t-il Will qu’il l’invite à s’habiller correctement pour aller en ville, avant de lui faire une proposition terrible : braquer le train et ses passagers de la première classe. Will hésite mais Sheld est convaincant. Il faut oser pour ne plus avoir faim. Le duo à besoin d’une troisième personne. Quelqu’un pour tenir le fusil. C’est dans l’ombre d’un saloon qu’ils rencontrent John, colosse taciturne et puissant qui se laisse convaincre.
Ce trio ouvre alors pour le lecteur une fenêtre sur les États-Unis, le tout dépeint dans un style qui reflète le ressenti des protagonistes. Le paysage est déformé dans une esthétique au tracé imprécis, formé volontairement à coup de pinceaux grossiers. Un choix qui donne à l’ensemble un aspect organique et quasi-impressionniste. L’ombre et la lumière y cohabitent par ailleurs dans un rapport de clair-obscur proche des travaux de graveurs comme Doré ou Lindsay. Cependant, il est ici corrompu par l’usage d’une coloration aux tons ocre, rouge et jaune qui apporte un aspect maladif au monde. Le tableau dressé se veut désespérant. La plastique est très éloignée de la mythification américaine formalisée par des peintres comme Frederic Remington et des réalisateurs comme John Ford. Elle s'inscrit plutôt dans une filiation au western crépusculaire.
Qui dit enfer dit jugement de l’âme. Le personnage de Will est en cela représentatif de cette piste de lecture. Alors qu’il est affamé, la bave aux lèvres devant son cheval, soumis à la tentation, son cousin aux habits faussement chics et à la posture en croix joue les apôtres du rêve américain, présentant les ambitions messianiques de ce concept. Ceci afin de l'entraîner sur la voie du crime marqué par l’entrée dans un saloon sombre gardé par de faméliques cerbères. C’est là que les cousins croiseront le personnage de John, ancien chasseur de bisons aux traumatismes révélateurs.
Représenté dans l’ombre, John scelle l’alliance avec eux d’une poignée de main, tel un diable à qui ils vendent leur âme. Les cousins deviennent alors suiveurs du cow-boy qui leur présentera un cimetière de bisons. Une occasion pour l’ancien chasseur de rappeler combien de ces animaux endémiques, pure produit de ces terres, parcouraient les plaines avant d’être exterminés par la conquête de l’Ouest. John adresse un avertissement quant au coût du rêve américain, objectivement incapable de répondre à tous les désirs. Un avertissement qui ne décourage pas Sheld.
En effet, pour l’instigateur du sombre projet, John est plus qu’un partenaire. C’est un modèle. Le nom du cow-boy n’a pas été choisi par hasard. John évoque John Wayne, l’acteur qui fut longtemps le visage idéalisé de l’homme de l’Ouest viril dans l’imaginaire américain. Or Sheld fait souvent référence à la virilité qui manquerait à ses pairs, qualifiant même John de “dernier des hommes”. L'œuvre présente alors un niveau de lecture psychologique Jungien. Le cow-boy dans l’ombre, c’est la virilité à l’américaine avec laquelle Sheld veut renouer. Un élément essentiel pour oser attaquer le train et faire fortune.
En cela, la société américaine se révèle structurée par une association de la virilité, marque de l’homme libre et respecté, avec la violence. Idée fondamentale qui parcourra d’autres genres comme le film criminel, justement, et structurera la psyché d’autres personnages de fiction américains. Un conditionnement culturel qui trouble en réalité l’âme des gens jusqu’à les transformer en monstre. Qu’il s’agissent des manifestants aux gueules béantes, tels des zombies, ou des protagonistes avec leurs cagoules noires, à l’image de fantômes, l’humain semble absent de ces terres.
Jolan Thomas ne s’arrête ainsi pas à un simple commentaire social. L'œuvre se présente avec plusieurs niveaux de lecture, de l’individuel à l’historique, pour unifier les différents plans dans une cohésion esthétique aux allures de prophétie. Le récit se présente comme le dernier leg d’un cow-boy, John, témoin des effets néfastes d’une culture américaine dont l’auto-destruction semblaient en germe dès les premiers temps. Le Procès des affamés expose ainsi le piège culturel d’un rêve américain dont la modernité en apparence civilisatrice et épanouissante, mouvement historique à l’appétit d’ogre, contamine les âmes jusqu’à changer le monde en enfer.
Crédit image : ©FamiliaR Éditions