Splitscreen-review Image de Tunnels de Michaël Sanlaville

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Tunnels

Publié par - 26 janvier 2026

Catégorie(s): Bande dessinée

Si l’on pourrait débattre des spécificités de la culture populaire française, il semble que, de plus en plus, elle s’imprègne d’influences américaines et japonaises. Deux cultures qui ont particulièrement nourri une génération d'artistes en tous genres ayant grandi dans les années 1990. Michaël Sanlaville est en cela représentatif de cette tendance nourrie aux mangas et films de genre américains. Les influences du shonen sont clairement identifiables dans Lastman, conçu avec Bastien Vivès et Balak, et Banana Sioule, des récits inspirés pour l’un des manga de combats et pour l’autre, des mangas de sport. Si l’influence nippone reste présente, pour sa dernière œuvre en date, Sanlaville se focalise sur une autre facette de ses inspirations. Tunnels propose une aventure familiale mâtinée de fantastique qui n’est pas sans rappeler un certain réalisateur hollywoodien.

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Une famille est sur la route des vacances. Les parents s’occupent de leurs trois filles avec attention. Jolène, l'aînée, n’a pas très envie de prendre le volant pour valider sa conduite accompagnée. La benjamine, Samantha, joue et fait des petits caprices sans gravité. La petite Mila tient fort son doudou. Même un chauffard en Porsche rose ne semble pas pouvoir troubler le voyage de cette famille parfaitement normale, si ordinaire que son nom n’est même pas évoqué. Tout change lorsqu’elle passe une série de tunnels qui les mène dans un paysage étrange.

Le trajet semble sans fin. La famille se rend alors compte que c’est littéralement le cas. Une série de rencontres avec d’étranges pilotes vêtus de cuir noir et de casque dissimulant leur visage, accompagnées d’horribles accidents, va chambouler la famille. Eux qui tentent de fuir ce circuit infernal vont se rendre compte qu’ils sont piégés. Aucune issue en vue et les bolides poursuivent leur mystérieuse course ou s’en prennent parfois à la famille elle-même.

Difficile de ne pas voir en Tunnels quelques résonances avec Duel de Steven Spielberg. Par extension, on peut se rendre compte que nombre de thématiques propres à ce réalisateur sont présentes. La famille observée alors qu’elle affronte une menace évoque les Dents de la mer et confirme les intuitions qui viennent à la vue des choix symboliques faits par Sanlaville.

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Le sous-titre de cette bande-dessinée, visible sur la couverture même, décrit celle-ci comme un “Conte mécanique”. Le choix narratif est assumé et inscrit dans l’esprit du lecteur la grille de lecture à avoir. Comme l’exigent les codes de ce genre, la logique du récit est à chercher du côté de l’épopée psychique balisée par des êtres à vocation métaphorique. Ce n’est pas pour rien que la principale clé pour comprendre Tunnels est offerte par Mila, la plus jeune de la sororie. Comme le veulent les règles narratives observées par des auteurs comme Marie-Louise Von Franz ou Joseph Campbell, le cadet de la famille à des qualités qui manquent aux plus âgés, notamment pour voir certaines choses. Et ce que Mila voit dès la sortie des tunnels, c’est un saule pleureur.

L’arbre en question n’est pas choisi au hasard puisqu’il s’agit d’un élément chargé de symbolique (mélancolie, tristesse mais aussi symbole de mort et de renaissance). La route est jonchée de carcasses de voitures, voire de squelettes au bord d’un lac à la couleur verte. Ainsi les pilotes sans identité, au visage caché dans l’ombre, mis à part les yeux à l’occasion, deviennent des fantômes. Le circuit enfermé entre d’immenses falaises est un au-delà qui emprisonne, semblable aux forêts des contes anciens. C’est donc un espace où se révèlent les personnages sur la voie de la maturité.

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Dans ce récit, il s’agit de Jolène, l’aînée, qui est, au départ, récalcitrante à l’idée de prendre le volant. Or, la conduite est dans notre monde moderne l’activité par excellence marquant la séparation entre l’enfant et l’adulte. Lorsque ses parents sont trop épuisés pour conduire, elle se doit de prendre le relai. Le passage à l’âge adulte implique aussi une prise en charge des adultes. L’aventure racontée par Tunnels s’inscrit donc clairement dans les codes du conte.

Le récit va par ailleurs au bout de sa logique jusque dans ses éléments douloureux, car la maturité implique une autre dimension évoquée par Sanlaville. En effet, la réussite de Jolène à prendre le volant sur ce circuit mortel marque le moment où elle se fera enlever pour devenir elle-même une pilote. À l’image du E.T. de Spielberg, la séparation est un sujet indissociable du passage à l’âge adulte. L’arrivée involontaire dans le circuit et l’enlèvement se voulant métaphore de l’incapacité naturelle des parents à maintenir leurs enfants dans le cocon familial à jamais.

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Michaël Sanlaville parvient ainsi à transmettre avec Tunnels un conte moderne présentant le bitume et de l’essence comme éléments constitutifs des nouveaux espaces d’évolution de l’âme. Un récit dont les symboles peuvent aussi bien être interprétés comme métaphore du passage à l’âge adulte que du deuil. Et ainsi liant les deux dans l’idée que la séparation est un risque et une souffrance indissociable du lien à l’autre. Le tout dans un moule façonné par des influences japonaises et américaines qui inscrivent Sanlaville dans la continuité d’une certaine génération d'artistes français, à l’image des auteurs de Clair Obscur qui mélangent leur culture française avec les codes du RPG japonais pour parler de thèmes similaires, afin de produire une culture populaire qui tentent de répondre aux questionnements intemporels de l’homme avec des références modernisées.

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Crédit image : ©Glénat

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