Splitscreen-review Image de Dreams de Michel Franco

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Dreams

Publié par - 28 janvier 2026

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Après Memory, Michel Franco retrouve Jessica Chastain, actrice grâce à laquelle les interrogations du cinéaste mexicain semblent se doter d’un souffle nouveau. La comédienne, qu’on le veuille ou non, demeure associée aux impressions (qu’elle-même ne cesse de questionner par ses choix de carrière) laissées par son premier grand rôle (Tree of life). Avec Michel Franco, Jessica Chastain, impliquée également dans la production du film, trouve le cinéaste parfait pour explorer toute une palette d’interprétations qui grandissent la réputation de la comédienne. Jouant de la dimension iconique de ses interprètes, Michel Franco contredit nos attentes par l’introduction d’une dialectique morale qui fait vaciller nos certitudes de spectateurs autant que de citoyens.

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Nulle surprise pour qui connaît à minima le cinéma de Michel Franco, Dreams sera une nouvelle réflexion sur le pouvoir et sur les violences que des individus exercent sur autrui pour jouir d’un statut ou pour parvenir à une position sociale dominante. Dès les premiers plans, Dreams ne cache rien de son propos. Une ouverture en plusieurs temps, tous conditionnés par des plans fixes, donne le ton. Un camion stoppé sur le bas-côté d’une route. Il fait soleil, le paysage alentour renseigne sur l’endroit ou sur la région où se situe l’action, nous sommes dans un état du sud des États-Unis. Le plan suivant reste sur le même camion, filmé de nuit cette fois et sous un angle différent. Des cris s’entendent, des personnes réclament de l’eau, souhaitent sortir. Simple, efficace : le reste du film procède de la même logique, parfois proche du théorème.

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Des individus présents dans le camion, nous en suivons un qui sort alors que les passeurs continuent de racketter les autres passagers. Il marche avec un but certain mais qui demeure pour l’instant obscur au spectateur. Le personnage semble avoir une destination finale en tête. L’absence d’explications contraint le spectateur à des spéculations actives dont le film se nourrit. Voir, observer, disséquer pour comprendre. D’où un choix récurrent dans le cinéma de Franco, le plan fixe, le plus souvent en plan moyen ou en plan large afin de laisser aux éléments d’une réalité extérieure à la fiction accréditer le contenu de celle-ci. Il s’agit d’inscrire la fiction dans une réalité tangible, qu’elle soit géographique, politique ou affective. Le processus habituel du cinéaste se met en place, Michel Franco construit ses images par adjonction ou soustraction.

Chez Franco, la réduction vise à isoler un cas afin d’en faire un abrégé social. Le clandestin que nous suivons dès sa sortie du camion, Fernando (Isaac Hernández), est à considérer comme le spécimen d’un phénomène qui fait débat dans toutes les sociétés occidentales. Il est archétypique d’une population qui ne pense l’avenir qu’à travers l’exil. Rêves, désirs ou, plus souvent encore, impératifs et nécessités deviennent le moteur d’un départ synonyme d’une destinée incontrôlable et périlleuse. Mais Fernando, ne l’oublions pas, semble répondre à un objectif précis.

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En quelques plans, on retrouve le personnage à San Francisco. Il pénètre alors, sans hésitation aucune, dans une villa qui, dans son aspect extérieur, tranche avec la misère traversée jusqu’ici. Deux questions s’imposent alors : pourquoi cette maison-là ? Comment entre-t-il ? Ellipse. De nuit, une femme, Jennifer (Jessica Chastain) entre dans la maison, dans sa maison. Elle est immédiatement alertée par des éléments suspects. Elle n’appelle pas les secours, elle se rend directement dans une chambre où elle s’installe pour observer Fernando, nu, dormir. Lorsque le jeune homme se réveille, des réponses à nos questions se livrent en peu de mots : Fernando a atteint son but, il venait rejoindre cette femme. Ellipse. Nous retrouvons le couple faire l’amour. Quelque chose dysfonctionne, enfin plusieurs anomalies apparaissent alors. Si l’accord sexuel du couple semble sincère, tout les oppose pourtant : âge, milieu social, nationalité, etc.

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Ce point-là est au cœur du processus filmique. La dialectique s’y affirme, relayée par les désirs de l’une et les rêves de l’autre. Les scènes de sexe ne relèvent jamais de la simple intimité physique : elles constituent un véritable moteur narratif. Franco ne filme pas des ébats amoureux mais des moments de révélation où se modifie la nature même du lien. D’une séquence à l’autre, quelque chose se déplace, s’altère, s’intensifie ou se rigidifie. Le corps devient un langage qui fait progresser le récit autant qu’il le commente. L’étude de cas énoncée plus haut se vérifie alors dans le déterminisme que les images trahissent. Les causalités extérieures l’emportent et conditionnent le comportement de chacun. Il apparaît très vite que ce qui anime Jennifer relève de la possibilité d’assujettir Fernando afin de satisfaire plusieurs désirs ou besoins. Mais le propos échappe au manichéisme, car il en va de même pour Fernando : Jennifer n’est pas seulement une partenaire, elle devient un moyen d’accès, une passerelle vers une existence espérée.

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Cette logique de confrontation trouve un écho formel dans l’usage récurrent du Lac des cygnes. Le choix n’a rien d’ornemental. En convoquant cette œuvre fondée sur l’opposition entre forces lumineuses et forces obscures, Michel Franco réduit volontairement son drame à une structure presque élémentaire. Comme dans le ballet, les personnages sont pris dans une dynamique de duplication, d’attraction et de menace, où le positif et le négatif coexistent sans jamais se résoudre. Promesse non tenue : le ballet ne sublime pas la relation, il en révèle la tension interne. Par ce détour symbolique, Franco inscrit le conflit entre Jennifer et Fernando dans un espace qui dépasse leur seule situation sociale pour toucher à une dimension plus abstraite, presque mythologique, du rapport entre désir, pouvoir et illusion.

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Ainsi, Dreams s’inscrit dans un cinéma qui refuse toute échappatoire. Là où nombre d’œuvres contemporaines contournent la complexité du réel par le spectaculaire ou la consolation, Michel Franco choisit au contraire de la regarder frontalement. Son film ne se contente pas d’exposer un rapport de domination social ou affectif : il en explore les ressorts intimes, cette part sombre des individus où le désir, l’intérêt et la nécessité s’enchevêtrent jusqu’à rendre toute relation instable. Jennifer comme Fernando ne sont ni innocents ni monstres, mais des sujets pris dans un réseau de causalités qui les dépasse et qu’ils exploitent à leur tour. En ce sens, Dreams ne propose pas un récit sur l’amour ou l’exil, mais une expérience morale pour le spectateur, invité à observer la manière dont nos rêves s’édifient souvent au détriment d’autrui. Le cinéma de Michel Franco, en réduisant ses situations à des figures presque élémentaires, atteint paradoxalement une vérité complexe : celle d’un monde où les aspirations individuelles, loin de libérer, révèlent la violence sourde qui structure nos rapports humains.

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Crédit photographique : ©AR Content/Eastern Film/Freckle Films/Teorema

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