Splitscreen-review Image du film d'Olivier Assayas intitulé Le mage du Kremlin

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Le mage du Kremlin

Publié par - 27 janvier 2026

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Après un succès conséquent en librairie, Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli suscitait nombre de spéculations jusqu’à la possibilité d’une adaptation cinématographique. Sceptiques étaient les exégètes du livre. Sceptique était la cinéphilie. L’entreprise s’annonçait complexe. Le récit repose sur une discussion entre l’écrivain lui-même et Vadim Baranov, personnage imaginaire incarnant les dysfonctionnements et les bouleversements de la société soviétique puis russe dans les années 1990. Cette simple présentation suffit à relever quelques écueils potentiels qui auraient pu plomber l’entreprise.

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Pourtant, Assayas parvient à contourner ces obstacles en s’appropriant l’un des points forts du livre : l’ingénieuse combinaison du réel et de la fiction. Le principal défi de l’adaptation consistait à concevoir une forme filmique capable de traduire le style littéraire de Giuliano da Empoli. L’écrivain a su constituer en soi le parfait écrin pour son récit afin que la stylistique adoptée entraîne sa narration sur des territoires hybrides faits d’entrelacements philosophiques, romanesques et historiques.

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Le film accepte dès le départ que le livre soit une fiction qui s’appuie sur des faits historiques et sur les interactions entre des personnages réels. Le cinéaste traduit ce principe en mêlant images d’archives et séquences tournées avec ses comédiens pour constituer la matière figurative du film. Là où le livre organise sa cohérence par la description évocatrice de situations historiques liées au fictionnel de Baranov, le film s’engage dans une construction formaliste et esthétique qui réinterprète avec subtilité l’intention littéraire.

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Restait à Assayas à trouver une rythmique qui serait à la fois la retranscription des époques énoncées par la dramaturgie et qui s’affranchirait de son modèle littéraire. Le cinéaste choisit une forme cinématographique populaire et, historiquement, souvent en prise avec le réel. Sans doute nourri par les événements qui se sont succédés depuis la rédaction du livre, Assayas opte pour une structure narrative et formelle qui embrasse autant le film de gangster (Les Affranchis de Scorsese par exemple) que le film enquête teinté de politique façon JFK d’Oliver Stone.

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Assayas remplace l'imaginaire produit par l’écriture de Giuliano da Empoli par un assemblage d’images où la matière documentaire devient décisive. L’insertion d’archives au cœur de la fiction ne relève pas d’un simple effet de réel mais d’une désacralisation de la figure du pouvoir telle qu’elle s’organise autour de Poutine. Là où le discours officiel cherche à imposer le mythe d’une toute-puissance, le film en réduit la cohérence en confrontant les corps, les lieux et les situations à leur matérialité historique. Le montage fait ainsi apparaître l’autorité non comme une entité abstraite mais comme une construction instable, dépendante d’un régime d’images et de croyances, voire de superstitions. En juxtaposant le jeu des acteurs à la brutalité parfois triviale des documents d’archives, Assayas révèle la part de fabrication qui soutient la posture présidentielle. Baranov, alors principal conseiller de Poutine, cesse alors d’être un personnage psychologique pour devenir le symptôme d’une époque où politique et mise en scène des passions collectives se confondent.

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Cette désacralisation s’accompagne d’une lecture du pouvoir russe selon une logique ouvertement « gangstériste ». Les comportements et les décisions de Poutine et de son entourage s’inscrivent dans un schéma structurel qui renvoie moins à l’exercice institutionnel du politique qu’à une organisation criminelle. Assayas ne cherche pas à faire de Poutine un personnage tragique ou ambigu à la manière des grandes figures mafieuses du cinéma classique. Contrairement au Parrain de Coppola, où la criminalité est traversée par des conflits moraux et affectifs, Poutine est ici montré comme un opérateur implacable dont l’horizon se réduit à la conservation du pouvoir. La fonction présidentielle se réduit à un rôle destiné à rendre acceptables aux yeux du monde des manœuvres relevant d’une rationalité purement mafieuse. Le Mage du Kremlin met ainsi en évidence que l’entrée dans le politique ne relève pas d’un désir de légitimité mais d’une stratégie permettant à la criminalité de se rendre efficace à l’échelle d’un État ou plus.

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Dans cette perspective, Le Mage du Kremlin raconte moins une histoire qu’un désir narratif : celui de comprendre comment se fabrique un régime de domination par la circulation des récits. Les images d’Assayas ne visent pas l’exhaustivité biographique mais la mise au jour d’une logique. C’est pourquoi le cinéaste ne s’attarde jamais véritablement sur le psychisme de Vadim Baranov. Bien que le personnage s’inspire de Vladislav Sourkov, conseiller réel du « Tsar », Baranov qui incarne une figure symptomatique d’un phénomène qui excède largement le cadre russe. Il incarne une forme de rationalité politique qui gangrène les démocraties contemporaines : une gouvernance par la fiction, par la manipulation des affects et par la mise en scène permanente du réel. Le film ouvre ainsi une réflexion qui dépasse la Russie en interrogeant la diffusion mondiale de ces nouvelles technologies au service du pouvoir.

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Ce que propose finalement Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas, ce n’est pas une reconstitution historique mais une réflexion sur la manière dont le pouvoir se raconte pour exister. En substituant aux associations imaginaires du livre un montage d’archives et de scènes fictionnelles, le cinéaste transforme le récit en un dispositif de démythification. Poutine y est montré non comme un leader politique en devenir mais comme un criminel méthodique pour qui la politique n’est que le masque nécessaire à la rentabilité de ses entreprises. Assayas ne s’attarde pas sur la psychologie de Baranov, pensé comme une figure structurelle  : celle du stratège qui organise la circulation des récits, des peurs et des croyances. Le film privilégie ainsi une écriture du symptôme plutôt que celle du portrait. En racontant moins une histoire qu’un régime d’images, Assayas fait du cinéma un espace d’analyse du présent où la fiction devient l’outil même par lequel se dévoilent les nouvelles formes de domination politique, bien au-delà du seul territoire russe.

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Crédit photographique : ©Carole Bethuel - 2025 CURIOSA FILMS- GAUMONT - FRANCE 2 CINEMA / © moviexchange

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