Dès le titre, tout est dit, ou presque. Sirāt invite à emprunter un chemin, fait possiblement d’allers-retours, entre l’enfer et le paradis. L’issue, si elle ne fait aucun doute, n’est cependant pas ce qui aura de l’importance, ou si peu. Dans l’Islam, le Sirāt est le chemin qui connecte l’individu à Allah et c’est bien le cheminement qui importe ici à Óliver Laxe découvert en 2016 avec Mimosas (son second long-métrage) et révélé à un public plus large par l’épatant Viendra le feu (2019). Sirāt assume d’emblée sa fonction de trait d’union. Un passage aux contours volontairement flous puisque le voyage annoncé par le titre, véritable support de la scénographie, sera à la fois intérieur et extérieur, physique et métaphysique.
Un homme, Luis (Sergi López) accompagné de son fils Estéban (Bruno Núñez), pré-adolescent à la lucidité déconcertante, erre sur le lieu d’une rave-party. Il recherche sa fille, disparue sans laisser de trace, participante assidue de raves organisés par des collectifs marginaux dans des lieux isolés. Le début du film pose des basses sensorielles précises. Dans un site somptueux aux allures de bout du monde, dans le désert, un mur de baffles se superpose dans l’image au minéral de quelques excroissances rocheuses qui ferment l’horizon. Puis la musique, envahissante, qui assemble des comportements de prime abord différents : aux déambulations du père et de son fils répondent les attitudes, sans logique apparente, des danseurs. Pour l’instant, les quêtes respectives diffèrent également : Luis et Esteban espèrent obtenir suffisamment d’informations pour retrouver un être cher tandis que les danseurs fuient un monde dans lequel ils ne se reconnaissent pas.
Le contexte extérieur sera évoqué comme un contrepoint qui rappelle qu’une normalité existe et que celle-ci a versé dans un climat guerrier dont l’ampleur reste mystérieuse. Ce qui intéresse Óliver Laxe, nous le savons depuis ses premiers films, c’est le monde d’à côté, un monde qui refuse le normatif. Dans sa toute première partie, Sirāt insiste sur l’aspect sensoriel de la rave. L’expérimentation relève autant de la transe que d’un retour à des valeurs essentialistes. La musique est la pulsation qui donne vie à un univers où le minéral, le végétal et l’animal fusionnent. L’insistance de la mise en scène sur les déambulations des uns, mises en parallèle avec la danse des autres, esquisse l’idée d’un monde entièrement organique. Un monde auquel les sens de chacun tentent, tant bien que mal, de se rattacher. Une forme d’ésotérisme traverse ainsi l’œuvre. Elle cherche à rendre palpable une spiritualité qui hante des comportements qui ne répondent qu’à la volonté de se libérer d’une matérialité vécue comme négative.
Dans leur quête de reconstitution d’une cellule familiale satellisée, Luis et Esteban suivent le chemin d’un micro-groupe qui se dirige vers une autre rave. Une manière de penser les supposées vertus du familial s’invite dans le récit. Le cheminement de Luis et d’Esteban s’inscrit autant dans un territoire physique, le désert marocain, que dans un psychisme que le cinéaste se garde bien de développer. Il y a une force naturelle plus forte qui agit en sourdine et qui pousse Luis et Esteban à rejoindre un mouvement qui ne fait sens que dans l’estime d’autrui. Une scène explicite littéralement le propos de l’auteur. Un travelling suit le convoi de véhicules que Luis et Esteban ont intégré. Ils suivent un chemin tracé, une sorte de ligne qui définit une destinée, un axiome. La caméra suit cette ligne. Puis l’accompagnement est rompu. Si la caméra poursuit la trajectoire imposée par la piste, les véhicules, eux, bifurquent. Ils changent de cap. Sciemment, occupants et machines se séparent d’une logique de cheminement qui ne leur convient plus. La mécanique même des véhicules contribue à cette sensation de rupture avec des principes qu’ils choisissent d’abandonner. La caméra reste sur la piste pour bien marquer ce qui nous sépare.
La désharmonie manifeste que le plan souligne a pour effet de modifier notre perception du récit. La quête initiale de Luis et d’Esteban se charge de nouvelles données. Certes, avec une action sise en milieu désertique, la survie est un enjeu que chacun aura perçu. Par la rupture de la dynamique initiée par les mouvements d’appareil, le spectateur est invité à se délester d’une matérialité devenue encombrante. Une matérialité qui contrariait jusque-là notre rapport au film, encore chargé d’une concrétude presque lénifiante. Le chemin n’est plus une direction mais une vibration, une manière d’habiter l’incertitude. À mesure que les personnages progressent, ce n’est pas tant un paysage qu’ils traversent qu’un état intérieur qui se fissure puis se reforme. Le prétexte de la rave n’est plus motivé par une simple fuite, il devient rite. Ainsi, le désert cesse d’être hostile pour devenir espace d’écoute. Óliver Laxe filme des corps qui cherchent moins à arriver qu’à tenir debout dans le mouvement. Cet instant, Sirāt délaisse l’hypothèse d’une recherche de salut mais expose à l’inconnu. Il ne referme pas la blessure, il apprend à marcher avec elle.
Luis et Esteban sont désormais aptes à affronter des épreuves parfois extrêmes qui rejoignent, dans leur intensité, les significations soulevées par le titre du film. Mais ces épreuves ne relèvent pas d’un héroïsme spectaculaire : elles procèdent d’un consentement à la perte. Le plan du convoi, cette bifurcation qui rompt l’axe imposé par la piste, contient tout le programme du film. Sirāt ne met pas en scène la fidélité à un tracé mais la décision de s’en écarter. Óliver Laxe substitue à la logique rassurante du but celle, plus vertigineuse, du passage. Le désert cesse d’être un décor pour devenir une surface mentale où se rejoue la possibilité même de croire encore à un lien (filial, humain, spirituel). En refusant d’accompagner les véhicules dans leur déviation, la caméra signifiait notre propre séparation d’avec toute certitude narrative. Dès lors, la quête initiale se dissout au profit d’une expérience autre, non plus retrouver, mais traverser. Sirāt n’est pas le pont qui garantit l’accès au salut, il est l’épreuve fragile de l’équilibre, cet instant suspendu entre chute et élévation où le cinéma, débarrassé de la promesse d’une résolution, devient un acte de foi sans dogme.
En complément de cette belle édition vidéo du film, Pyramide vidéo a su réunir quelques suppléments aptes à enrichir l’expérience de visionnage. Un très instructif entretien avec le cinéaste constituera l’essentiel des bonus mais il ne faut cependant surtout pas bouder les propos de Sergi López qui complètent parfaitement les intentionnalités détaillées par Óliver Laxe dans le module évoqué plus haut. Façon de parler du film en changeant d’angle et, donc, d’étoffer une édition déjà fertile.
Crédit photographique : ©Pyramide Distribution
Suppléments :
Entretien avec Oliver Laxe (22’)
Entretien avec Sergi López (13’)
« Sur le tournage de Sirāt » : Entretiens avec l’équipe du film (16’)
5 cartes postales