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Berlinale 2026 : diversité cinématographique

Publié par - 4 mars 2026

Catégorie(s): Cinéma, Expositions / Festivals

Berlinale 2026 : diversité cinématographique

La 76e édition du Festival international de Berlin proposait 22 films en compétition (contre 18 l’année dernière), offrant une sélection d’une telle hétérogénéité qu’elle semblait parfois dépourvue de ligne directrice. Nombre d’œuvres paraissaient d’un niveau plutôt modeste pour un festival de catégorie A ; plusieurs premiers films de la section Perspectives ont suscité davantage d’enthousiasme critique que certains titres en compétition, et l’on pouvait croire que certains choix relevaient avant tout d’une logique de diversité représentative. Mais peut-être cette impression renvoie-t-elle aussi — et plus profondément — aux mécanismes de financement et de production : les projets doivent aujourd’hui répondre à des thématiques diverses et incarner des identités dites « marginales » afin d’être éligibles aux subventions. La majorité des films en compétition étaient des coproductions internationales, symptôme d’une économie fragmentée où il faut agréger des sources multiples, chacune assortie de ses exigences. La sélection reflétait également un déplacement géographique : recul de l’Est — notamment de l’espace post-soviétique — rareté des propositions venues d’Amérique latine et d’Asie et, surtout, absence de « grands noms ». Une chose demeure toutefois incontestable : la programmation se voulait inclusive et a réussi à attirer un public large et jeune et elle a ouvert ses portes à des cinéastes expérimentaux.

Coproductions françaises

Les producteurs français étaient impliqués dans 8 des 22 films présentés en compétition dont trois en tant que producteurs majoritaires. À Voix Basse de Layla Bouzid, drame situé en Tunisie, suit le retour d’une jeune femme venue assister aux funérailles de son oncle. Peu à peu affleure l’idée que les circonstances de sa mort ne furent pas si évidentes et que la vérité, l’oncle était homosexuel, est soigneusement dissimulée à la matriarche. Sa petite-fille l’est également : revenue dans la maison familiale, elle laisse son amante à l’hôtel. Ce drame d’une lente combustion — choc des valeurs, compréhension silencieuse au-delà des apparences — multiplie peut-être trop les lignes narratives. La mise en scène inscrit les corps dans des espaces signifiants : la maison comme contrainte sociale, la mer comme échappée, le village au désert comme enclave d’oppression.

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Hiam Abbass, Eya Bouteraa dans le film À voix basse de Leyla Bouzid © 2025 - UNITE

Dao, fresque de près de trois heures, signé Alain Gomis (Sénégal), et Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad) étaient également portés par des sociétés de production françaises. Parmi les coproductions figurait aussi le film d’horreur Nightborn de la finnoise Hanna Bergholm, qui fait suite à son premier long métrage Hatching. Le film hésite entre dimension mythologique et lecture psychologique : il suit une femme marquée par un accouchement traumatique, adoptant son point de vue sur la maternité. Comparé à la performance magnétique de Amy Adams dans Nightbitch ou à la puissance narrative du Die My Love de Lynne Ramsay avec Jennifer Lawrence, l’ensemble déçoit — et récolte la plus faible note des critiques de Screen.

Coproduit également, Ma femme pleure d’Angela Schanelec propose une suite de scènes moyennement bien connectées les unes aux autres où les personnages ne dialoguent pas mais se parlent indirectement. Le film est une expérience intéressante sur la disjonction affective et l’impossibilité du lien. Avec le soutien français, Emin Alper signe Salvation, une coproduction avec la Turquie, les Pays-Bas, la Grèce, la Suède et l’Arabie saoudite. Dans un lieu isolé près de la frontière kurde, le film déploie une parabole de l’hostilité conduisant à la destruction et explore la fracture archaïque entre les hautes et les basses terres d’un même village.

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Vladimir Vulević dans Meine Frau weint My Wife Cries by Angela Schanelec © Blue Monticola Film

Enfin, coproduit par Haut et Court, Yellow Letters de Ilker Çatak — dont La salle des profs avait été nommé aux Oscars — a remporté l’Ours d’or. Le film interroge la puissance — ou l’impuissance — de l’art comme phénomène de résistance politique. Des enseignants engagés dans le théâtre sont menacés de licenciement ; un dramaturge et son épouse comédienne voient leur engagement politique au travers du théâtre mis à l’épreuve. Ankara et Istanbul sont recréées par des prises de vue berlinoises et hambourgeoises, élargissant le conflit à une dimension européenne : art contre gouvernance. Les interprétations de Özgü Namal (Derya) et de Tansu Biçer (Aziz) impressionnent par leur retenue tendue. La structure est rigoureuse, la mise en scène subtile. C’est la seconde fois depuis la réunification qu’un film allemand obtient l’Ours d’or, après Head On de Fatih Akin en 2004.

En remettant le prix à son auteur, le président du jury, Wim Wenders, souligna la portée à la fois cinématographique et politique de l’œuvre, attentive aux ingérences de l’État dans le champ culturel. Ironie : le message semble avoir échappé à la direction culturelle de l’état qui a reproché à sa déléguée générale Tricia Tuttle les prises de position politiques formulées par certains lauréats lors de la cérémonie de clôture.

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Tansu Biçer dans le film Yellow Letters de İlker Çatak © Ella Knorz_ifProductions_Alamode Film

Une compétition éclectique

La compétition embrassait plusieurs genres. Le biopic Everybody digs Bill Evans de Grant Gee n’apporte ni nouveauté ni regard singulier au genre. Pourtant, le noir et blanc — tourné en 16 mm pour restituer le grain des images des années 1960 — la qualité des partitions musicales et l’opposition entre obscurité et éclats estivaux produisent des contrastes sensibles qui valurent à Gee l’Ours d’argent de la mise en scène.

Il y avait trois « roses » en compétition. D’abord Rosebush Pruning de Karim Aïnouz qui, malgré un casting prestigieux (Callum Turner, Riley Keough, Elle Fanning, Jamie Bell, Pamela Anderson), déçoit : satire d’une bourgeoisie déviante, l’œuvre ne retrouve ni la densité ni l’assise littéraire de Firebrand.

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Sandra Hüller dans le film Rose de Markus Schleinzer © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz

Le film autrichien Rose de Markus Schleinzer s’imposait en revanche comme l’un des sommets de la Berlinale. Tourné en noir et blanc, situé après la guerre de Trente Ans, il raconte le retour d’un soldat — Rose — revendiquant la propriété d’une famille dont il a usurpé l’identité. Élevée en orphelinat, ayant porté le pantalon pour conquérir des droits et combattre, Rose cherche à recomposer une (son ?) existence. Acceptée progressivement par la communauté, elle se heurte à l’obligation du mariage pour cultiver la terre. Si la question des rôles genrés affleure — thème récurrent de cette édition — le film se concentre surtout sur l’énergie vitale d’un sujet qui veut se réinventer. Sandra Hüller y est remarquable et reçoit l’Ours d’argent de la meilleure interprétation. Les prix d’interprétation secondaire reviennent à Tom Courtenay et Anna Calder-Marshall pour Queen at Sea de Lance Hammer, un drame sur la démence qui obtient aussi le Prix du Jury.

Le prix du scénario fut attribué à Nina Roza pour Geneviève Dulude-de Celles. Il s’agit de l’histoire d’un marchand d’art bulgare émigré au Canada retournant dans son pays pour évaluer les œuvres d’une enfant prodige de huit ans. Il la protège d’un déracinement qu’il n’a su éviter à sa propre fille après la mort de la mère. Subtile méditation sur l’appartenance et sur les racines qui parfois poussent ailleurs que dans la maison paternelle.

Au total, la compétition proposait nombre d’œuvres moyennes, privées de « stars », mais quelques films méritaient véritablement leurs récompenses — et les ours, cette année, n’ont pas été distribués à la légère.

 

Ours d’or du meilleur film
Gelbe Briefe (Yellow Letters) de Ilker Çatak

Ours d’argent – Grand Prix du Jury
Kurtuluş (Salvation) de Emin Alper

Ours d’argent – Prix du Jury
Queen at Sea, de Lance Hammer

Ours d’argent de la meilleure réalisation
Grant Gee pour Everybody Digs Bill Evans

Ours d’argent de la meilleure interprétation principale
Sandra Hüller dans Rose de Markus Schleinzer

Ours d’argent de la meilleure interprétation dans un second rôle
Anna Calder-Marshall et Tom Courtenay dans Queen at Sea de Lance Hammer

Ours d’argent du meilleur scénario
Geneviève Dulude-de Celles pour Nina Roza

Ours d’argent pour une contribution artistique exceptionnelle
Yo (Love is a Rebellious Bird) de Anna Fitch et Banker White

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Sofia Stanina, Chiara Casselli dans le film Nina Roza de Geneviève Dulude-de Celles © Alexandre Nour Desjardins

 

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