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Wives

Publié par - 3 avril 2026

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

Initiée en 1975, la trilogie Wives d’Anja Breien, cinéaste norvégienne formée à l’IDHEC, s’étend sur vingt ans, à raison d’un film par décennie. Les trois films reprennent, à quelques variations près, les mêmes motifs. Trois comédiennes (Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe et Frøydis Armand) avec lesquelles Anja Breien a travaillé au théâtre interprètent, dans un mélange d’écriture et d’improvisations, trois femmes qui s’interrogent sur leurs conditions. Vifs et insouciants, les trois volets de Wives revisitent, de film en film, des situations et des lieux déjà arpentés dès 1975, comme pour mesurer les effets du temps sur chacune des protagonistes.

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Wives d'Anja Breien ©Malavida

Au départ de chaque film, une réunion festive réunit les trois amies (réunions d’anciennes élèves pour les deux premiers volets de la trilogie, anniversaire de l’une qui coïncide avec la fête nationale norvégienne dans le troisième opus). Les retrouvailles occasionnent des effusions diverses quant au statut de chacune. Cet intérêt pour les trajectoires identitaires des protagonistes esquisse certes un portrait de la condition féminine en Norvège, mais permet surtout à la cinéaste d’approcher les réalités de la société dans son ensemble. La liberté de ton et de forme qui s’affiche dans le premier film séduit immédiatement. Drôle, enlevé, vif, le propos d’ensemble est irrévérencieux à souhait. Quelques séquences improvisées confèrent à l’ensemble une tonalité particulière et prêtent à réflexion. Les trois amies, dans la rue, décident de se comporter comme des hommes. Elles accostent des passants, les complimentent sur leur physique.  puis les invitent à prendre un verre. Le regard du masculin sur le féminin transparaît alors dans ce qu’il a de plus impérieux. Filmée caméra à l’épaule, la séquence privilégie des plans rapprochés qui scrutent les visages. Les hommes, jeunes pour la plupart, d’abord décontenancés, affichent des réactions qui traduisent l’effet de surprise produit par l’attitude des trois amies. Ce qui les surprend, c’est l’audace féminine, la témérité d’un propos qui trahit un désir d’émancipation. Les hommes ne semblent pas rassurés, bien au contraire. Dès lors qu’il n’est plus en position de décider pour autrui, l’homme paraît désorienté, fragilisé dans ses certitudes façonnées par un ordre social fondé sur l’autorité masculine.

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Wives d'Anja Breien ©Malavida

Nos trois héroïnes rêvent d’amour mais pas que. Elles rêvent surtout de sentiments purs et égalitaires, elles rêvent d’une considération individuelle dépossédée de toute hiérarchie sociale ou de genre. Souvent, des questions les taraudent à propos de leur corps.   Tiraillées sont-elles entre la volonté de répondre aux attentes sociétales, aux désirs des hommes ou de disposer comme bon leur semble de leur féminité. L’attitude des trois femmes s’apparente à une forme d’insolence, comme le résidu de comportements enfantins qui les détournent du rôle que la société souhaite leur attribuer. Ainsi quelques scènes d’une drôlerie infinie émaillent l’ensemble comme par exemple ce petit déjeuner transformé, gestes à l’appui, en traité de sexologie ou encore l’évocation des pulsions de l’une qui la poussent à se déshabiller en public et même les défis qu’elles se lancent et qui pourraient les propulser dans des situations inextricables. C’est là tout le sel de l’entreprise d’Anja Breien : donner à voir des situations innocentes et risibles qui, relues par le regard masculin, deviennent oppressantes ou révèlent les fractures d’un monde en bascule. Les parenthèses que les trois protagonistes s’octroient au grand dam de leurs familles ou de leur compagnon du moment sont à considérer comme des respirations. Des évasions ponctuelles qui soulignent combien leurs actes sont le reflet d’une intimité subordonnée à un ordre social.

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Wives II d'Anja Breien ©Malavida

S’occuper enfin de soi, penser enfin à soi, s’autoriser des débordements salutaires et faire voler en éclats toute forme d’inhibition. C’est la promesse de ces escapades. Hélas, le réel n’est jamais loin. Au point d’ailleurs, comme cela sera précisé dans les suites au premier volet, de se perdre de vue pendant 10 ans, jusqu’au prochain film donc. Reprises par le réel, qu’elles ne peuvent longtemps défier, elles constatent que leur désir de liberté entre en conflit avec leur temps. Alors, les trois amies, on s’en doute même si les films restent discrets sur ce point précis, finiront par répondre aux injonctions sociales et patriarcales.

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Wives II d'Anja Breien ©Malavida

Plus la trilogie avance, moins les films se nourrissent de la contestation initiale que les trois femmes portaient naturellement en elles. Wives II et surtout Wives III délaissent progressivement le champ du commentaire hostile à l’hégémonie du masculin et des différences de classes sociales pour recentrer le discours sur des questionnements plus intimes et cependant toujours aussi universalistes. Les trois amies restent préoccupées, tourmentées mais par d’autres sujets : le vieillissement, les frustrations, la parentalité, la maladie, la solitude, les désirs inassouvis ou, au contraire, vécus pleinement et dans une indifférence feinte…

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Wives III d'Anja Breien ©Malavida

Le propos des films change, évolue, comme les héroïnes d’une œuvre sans pareille. Un temps en décalage avec les normes imposées par une société corsetée, les trois femmes sont rattrapées par des interrogations intimes liées à la prise de conscience que le temps passe sans pour autant que l’on prenne la mesure des infimes variations qu’il nous impose. Et puis, prétexte aux films, arrive le moment d’une revivification impulsée par les rencontres ritualisées autour d’événements ponctuels (réunion d’anciennes élèves, anniversaire ou fête nationale). Là, chacune s’observe dans le regard des deux autres. Le miroir tendu est sans appel, le temps passe et les illusions perdurent. À moins qu’elles n’abandonnent ou, mieux, qu’elles décident de vivre et d’exister dans le maigre espace que leur octroie leur statut d’épouse, de grand-mère, de mère ou tout simplement de femmes. Il n’y a pas ici de véritable tristesse, sinon celle, diffuse, qu’impose la mélancolie du temps qui passe. Car si les élans revendicatifs se font plus discrets, ils ne disparaissent pas : ils se déplacent, se transforment et se transmettent. À travers ces trajectoires intimes, la trilogie donne à voir moins l’échec d’une émancipation que sa lente reconfiguration, héritée et poursuivie par les générations suivantes.

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Wives III d'Anja Breien ©Malavida

Crédit photographique : © Malavida

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