Splitscreen-review Image de Freux de Tony Zwald

Freux

Publié par - 30 avril 2026

Catégorie(s): Bande dessinée

Si l’histoire sera toujours le terrain d'innombrables débats quant aux événements qui la composent, nombreux sont ceux qui s’accordent à faire de la Première Guerre mondiale le premier trauma de la psyché occidentale moderne. La guerre n'éveille plus les mêmes images après 14-18. Le Romantisme patriotique et l’honneur guerrier sont petit à petit remplacés par une absurde boucherie. Cette mutation est due en grande partie aux témoignages des survivants et artistes, souvent eux-mêmes rescapés, qui modelèrent le vocabulaire et l’esthétique qui accompagne les représentations du conflit. Ils laissent en héritage une vision sombre dans laquelle Tony Zwald et ses collègues s’inscrivent aujourd’hui avec Freux, une bande dessinée offrant une approche particulière de la Grande Guerre.

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L'œuvre est de fait une anthologie qui suit le parcours de divers soldats allemands dans les tranchées. La localisation est gardée secrète un long moment et si l’identité des soldats est établie, aucun n’est réellement protagoniste. Le seul personnage qui pourrait prétendre à ce rôle est le fameux Freux du titre. Un corvidé qui, dans la première page, survole l’obscur champ de bataille par-dessus d’innombrables barbelés. Vignes métalliques qui encerclent les soldats tout le long du récit. L’idée centrale est de confondre le lecteur et l’oiseau comme observateur distancié de la guerre. Ceci afin de découvrir le conflit tel qu’il est perçu selon la subjectivité des soldats allemands.

Les combattants sont loin d’être représentés comme de vaillants guerriers. Ils sont désenchantés, tourmentés et ne se font aucune illusion sur leur destin. Leurs dialogues sont volontairement inspirés des écrits d'Ernst Jünger, écrivain allemand ayant connu les deux guerres mondiales, afin de s'imprégner autant que possible de l’esprit des hommes qui occupèrent les tranchées. L’un d’entre eux évoque avec nostalgie la nourriture de la maison, mais le champ de bataille se révèle finalement être Verdun. Le lecteur se doute qu’il ne rentrera pas. Il compatit avec ceux qui ont la tentation de s’ôter la vie sous l'œil du Freux dont le regard pèse lourd grâce aux nombreux gros plans sur ses yeux.

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L’oiseau sombre qui semble se rire d’un squelette en début de récit ne se veut pas qu’un simple animal comme on l'a dit. Il est un élément sur lequel se projettent les symboliques substantielles que chacun lui accole. Les corvidés ont toujours eu dans la culture occidental un lien avec la mort, mais avec des variantes selon les cultures et époques. Le freux qui paraît autant narguer qu’observer les soldats met mal à l’aise les soldats. Réaction logique pour ce qui semble être un annonciateur de la mort, voire un avatar de la grande faucheuse.

En revanche, le lieutenant Klaus, militaire prussien aux discours patriotiques et belliqueux, prétend que l’oiseau lui parle. L’homme appelle à sortir des tranchées et retourner sur le champ de bataille, où tous meurent sans exception, emmitouflé dans une cape sombre si déchirée qu’elle semble faîte des mêmes plumes que le fameux corvidé. Ce duo forme alors une sorte d’écho du lointain paganisme germanique où Wotan-Odin appelait les guerriers à mourir au combat pour prouver leur valeur sous l'œil de ses corbeaux, messagers vigilants qui promettent l’entrée au Valhalla aux braves. Une forme de nostalgie galvanisante prend possession de l’officier prussien. Celle-ci fait entrevoir les mécanismes psychiques qui expliqueront la fascination de cette frange de l’élite allemande, formatrice du nazisme à venir, pour cette spiritualité aux accents belliqueux.

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La plupart des soldats ne s’y trompent pas malgré tout. L’imagerie du corbeau superposée sur leur lieutenant fait bien comprendre à certains que c’est lui, et plus globalement leur hiérarchie loin du front, qui les mène à la mort. Tony Zwald parvient ainsi à donner à ses personnages une identité substantielle claire dépassant leurs particularités. Chaque soldat de cette œuvre pourrait être n’importe quel autre soldat tombé durant la Grande Guerre, jouets de la mentalité batailleuse d’une élite qui n’a pas eu à en payer le prix.

Les soldats sont les seuls à être enfermé dans ces tranchées que Tony Zwald transforme par son style en enfer. L’usage d’une esthétique au fusain apporte à l’ensemble un aspect sale et déchiré qui transmet l’idée d’un univers en décomposition, voire plongé dans une brume qui enveloppe le tout. L’esthétique joue alors sur l’ambivalence du blanc qui, par l’absence d’éléments lointains, laisse imaginer un horizon infini tout en enfermant les personnages. Ce blanc permet aussi de confondre la chair des vivant et les os des morts, comme si l’un et l’autre se confondaient. Les morts sont encore vivants ou les vivants, déjà morts.

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Dans ce monde qui ressemble aux limbes précédant l’enfer, les soldats croisent par ailleurs des squelettes leurs adressant des messages angoissants. Illusion ou fantôme? La frontière entre la réalité et la folie s’effrite. L'œuvre s’inscrit alors dans le genre du Fantastique classique pour témoigner des conséquences dramatiques du conflit sur la psyché de ceux qui l’ont vécu. Les visions d’horreur peuvent aussi bien être des revenants condamnés à errer sur les lieux de leur massacre qu’un délire traumatique des survivants. Dans les deux cas, Tony Zwald et ses collègues présentent à travers un prisme quasi-mystique les conséquences atroces que la Grande Guerre et entérinent l’image proprement infernale laissée par ce conflit, non seulement dans l’esprit allemand, mais plus généralement dans l’imaginaire occidental.

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Crédit image : ©éditionsBlueman

 

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